Une mémoire puissante, mais une égalité encore inachevée

À Pretoria, la commémoration des femmes de 1956 rappelle une vérité simple : un pays peut changer de Constitution sans changer assez vite la vie quotidienne des femmes. Soixante-dix ans après la marche vers les Union Buildings, l’Afrique du Sud célèbre un combat fondateur, mais elle le fait dans un climat où les Sud-Africaines noires restent exposées à la violence, au chômage et à une dépendance économique qui limite encore leurs choix.

Cette tension entre mémoire et réalité ne se limite pas à un anniversaire. En Afrique du Sud, le mois d’août est officiellement le mois des femmes, en hommage aux plus de 20 000 femmes qui ont marché en 1956 contre les lois de pass, ces laissez-passer qui restreignaient les déplacements des populations noires sous l’apartheid. Le geste est devenu un repère national, mais aussi un miroir : il oblige le pays à regarder ce qu’il a réussi, et ce qui lui échappe encore.

De l’apartheid à la démocratie : ce qui a changé, ce qui résiste

Le 9 août 1956, des femmes de toutes origines ont convergé vers Pretoria pour protester contre l’extension des pass laws aux femmes noires. Le gouvernement sud-africain rappelle aujourd’hui que cette mobilisation a marqué un tournant national, et que la commémoration de 2026 ouvre un programme d’activités consacré à l’égalité et à la justice sociale. Le souvenir des figures de la lutte, comme Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Rahima Moosa et Sophia Williams-De Bruyn, reste central dans le récit public.

Depuis 1994, les Sud-Africaines ont gagné des droits réels. La Constitution protège l’égalité. Des femmes occupent des postes clés dans l’État, dans la justice, dans les régulateurs publics et dans les entreprises. Le pays a aussi construit un calendrier symbolique fort, avec Women’s Month en août et Women’s Day le 9 août. Mais cette architecture juridique et institutionnelle ne suffit pas à effacer les écarts entre texte et terrain.

Le point de rupture, aujourd’hui, reste la violence fondée sur le genre. Les autorités sud-africaines ont classé la violence basée sur le genre et le féminicide comme catastrophe nationale, ce qui montre l’ampleur de la crise et la pression exercée sur les institutions. Le ministère du Développement social a présenté cette décision comme un moment historique, tandis que plusieurs services de l’État continuent de traiter le GBV comme une priorité criminelle et sociale.

Les femmes noires, au croisement des inégalités

Le contraste est net entre les avancées formelles et la réalité sociale. Les données officielles de Statistics South Africa montrent que les femmes noires africaines restent les plus vulnérables sur le marché du travail. Au deuxième trimestre 2025, le chômage officiel des diplômés restait élevé, et les analyses de Stats SA rappellent que le niveau d’études ne gomme pas l’écart entre femmes et hommes sur l’accès à l’emploi. Dans le même temps, d’autres documents statistiques soulignent que les femmes noires continuent d’enregistrer les taux de chômage les plus lourds du pays.

Ce constat a des conséquences très concrètes. Quand le revenu manque, la dépendance augmente. Quand la dépendance augmente, les possibilités de quitter un conjoint violent, de payer un transport sûr ou d’accéder à une aide juridique se réduisent. C’est ce que rappellent les organisations de terrain comme People Opposing Women Abuse, qui relient la sécurité physique à l’autonomie économique, et les militantes de Black Sash, héritières d’une longue tradition de mobilisation sociale contre l’injustice et pour la protection des droits sociaux.

Les chiffres disponibles donnent la mesure du problème. UN Women indique qu’une étude nationale publiée en 2024, soutenue avec ses partenaires, a conclu que 35,8 % des Sud-Africaines ont subi des violences physiques et/ou sexuelles au cours de leur vie. Ce n’est pas seulement une statistique. C’est un indicateur de rupture entre le cadre légal et la sécurité réelle, surtout dans les quartiers populaires, les zones périurbaines et les foyers où les femmes portent déjà la charge principale des dépenses, des enfants et des soins.

Une question sud-africaine, mais aussi régionale

Le sujet dépasse les frontières de Pretoria. L’Afrique du Sud évolue dans la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, qui a adopté une stratégie régionale contre les violences basées sur le genre pour la période 2018-2030. Le secrétariat de la SADC et les parlements régionaux traitent ce dossier comme un enjeu de paix, d’intégration et de développement, pas seulement comme un thème social. Cela compte, car les normes migratoires, les marchés du travail et les violences domestiques circulent aussi à l’échelle régionale.

Le pays joue d’ailleurs un rôle plus large dans les enceintes africaines. South Africa place régulièrement les droits des femmes dans les débats de l’Union africaine, dont l’Agenda 2063 insiste sur la participation effective des femmes aux décisions politiques, économiques et socioculturelles. Pretoria n’est donc pas seulement un lieu de mémoire nationale. C’est aussi un point de passage pour mesurer la crédibilité des engagements africains en matière d’égalité, de représentation et de protection contre les violences.

La portée continentale est claire. Si l’Afrique du Sud, pays doté d’institutions robustes et d’un appareil juridique avancé, peine encore à protéger pleinement les femmes noires, alors la question n’est pas seulement celle des lois. Elle touche à l’exécution, au financement des services publics, à la police, aux tribunaux, à l’emploi et à l’indépendance économique. C’est là que se joue, pour l’Afrique australe et au-delà, la différence entre une égalité proclamée et une égalité vécue. La suite se lira dans la capacité des autorités à traduire les annonces en résultats mesurables, à l’approche des prochains rendez-vous régionaux sur le genre et de la poursuite du programme SADC 2018-2030.