Dans l’industrie sud-africaine, chaque mégawatt économisé et chaque tonne de gaz réutilisée peut désormais peser sur la compétitivité. À Vanderbijlpark comme à Newcastle, la transformation de la sidérurgie se joue donc autant dans les installations que dans l’accès au financement.

Un accord centré sur l’énergie, l’eau et les ressources

ArcelorMittal South Africa (AMSA), Veolia et Norfund ont signé, le 21 septembre 2026, un accord de développement consacré à plusieurs projets de décarbonation et d’efficacité des ressources dans les sites sud-africains du sidérurgiste. L’annonce a été confirmée par Veolia et par le South African Iron and Steel Institute, l’organisation professionnelle du secteur en Afrique du Sud.

Le programme ne constitue pas encore une décision finale d’investissement. Il doit d’abord transformer des pistes techniques en projets évalués sur les plans industriel, commercial, financier et environnemental. L’objectif est de faire émerger des opérations suffisamment solides pour attirer des capitaux et des compétences spécialisées.

Les premières priorités concernent la récupération et la réutilisation des gaz produits par les hauts-fourneaux. Ces gaz peuvent fournir une partie de l’énergie nécessaire au fonctionnement des installations. Leur valorisation doit réduire le torchage, limiter l’achat de combustibles extérieurs et améliorer le rendement global des sites.

Les partenaires veulent également moderniser les infrastructures de vapeur et de production électrique. D’autres études porteront sur les énergies renouvelables, l’optimisation de l’eau, le traitement des eaux usées et la récupération de ressources. Veolia détaille les axes du programme industriel.

Une sidérurgie sous pression avant même le carbone européen

La question climatique arrive dans un secteur déjà fragilisé par les coûts de l’électricité, les difficultés logistiques et la faiblesse de la demande. L’Afrique du Sud reste le deuxième producteur d’acier du continent, derrière l’Égypte. Pourtant, sa production d’acier brut a fortement diminué depuis son sommet de 2006.

Une étude récente de l’Organisation de coopération et de développement économiques estime que l’Afrique du Sud a produit 4,7 millions de tonnes d’acier brut en 2024. Le taux d’utilisation des capacités de la sidérurgie de base tournait alors autour de 65 %. Cette situation réduit les marges disponibles pour financer de nouveaux équipements.

Le modèle industriel demeure aussi très dépendant du charbon et des procédés à haut-fourneau. La feuille de route publiée par AMSA vise une baisse de 25 % de l’intensité carbone entre 2018 et 2030. L’entreprise ambitionne également une réduction de 86 % d’ici à 2050, jusqu’à 0,40 tonne de CO2 équivalent par tonne d’acier brut.

Cette trajectoire repose sur plusieurs leviers. Ils comprennent l’augmentation de l’usage de ferraille, l’installation de capacités solaires sur site et, à terme, le recours à la réduction directe du minerai et aux fours électriques. La feuille de route climatique d’ArcelorMittal South Africa présente ces objectifs et les premières mesures envisagées.

La transition est toutefois plus complexe qu’un simple remplacement technologique. La réduction directe à l’hydrogène exige une électricité abondante et compétitive. Les fours électriques nécessitent, eux aussi, un réseau fiable et un approvisionnement régulier en ferraille. Dans un pays où les industriels ont subi des coupures et des contraintes de réseau, la décarbonation dépend donc directement de la réforme énergétique.

Le mécanisme carbone européen change le calcul des exportateurs

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, souvent appelé CBAM, impose progressivement aux importateurs européens de déclarer puis de couvrir les émissions liées à certains produits importés. Le dispositif vise notamment le fer et l’acier. Il renchérit potentiellement les produits dont l’empreinte carbone est élevée.

Pour les producteurs sud-africains, l’enjeu dépasse le montant d’une éventuelle facture carbone. Ils doivent aussi disposer de données fiables sur leurs émissions. La mesure pousse donc les entreprises à améliorer la surveillance des procédés, la traçabilité de l’énergie consommée et la certification des produits.

L’OCDE identifie le fer et l’acier comme le secteur sud-africain le plus exposé au CBAM européen. Elle souligne également le poids du charbon dans l’électricité nationale et les difficultés d’investissement qui ralentissent le renouvellement des équipements. Cette pression extérieure s’ajoute ainsi à des contraintes industrielles déjà présentes sur le marché intérieur.

La réponse ne peut pas reposer uniquement sur les entreprises. Elle implique aussi l’État, les fournisseurs d’électricité, les ports, le rail et les institutions financières. Une usine plus efficace ne peut pas compenser durablement une électricité instable, un transport ferroviaire insuffisant ou des délais portuaires élevés.

Un enjeu industriel pour l’Afrique australe

La sidérurgie conserve une fonction stratégique en Afrique du Sud. Elle fournit des matériaux à la construction, aux équipements, à l’automobile, aux infrastructures énergétiques et aux projets d’énergies renouvelables. Son affaiblissement accroîtrait la dépendance aux importations et réduirait la capacité du pays à développer des chaînes de valeur locales.

Les effets de la transition seront cependant différents selon les territoires. Les grands sites industriels concentrent les emplois directs et les compétences techniques. Les fournisseurs, les sous-traitants et les petites entreprises des bassins sidérurgiques dépendent aussi du maintien de l’activité. À l’inverse, les investissements dans l’efficacité énergétique peuvent créer une demande nouvelle pour les installateurs solaires, les spécialistes de l’eau, les ingénieurs et les techniciens de maintenance.

L’OCDE estime que la sidérurgie de base représentait environ 22 000 emplois directs en Afrique du Sud en 2024. Ce chiffre ne couvre pas l’ensemble des emplois indirects liés au transport, à la maintenance, à la transformation et à la distribution. La transition devra donc intégrer la formation professionnelle et la protection des travailleurs concernés par les changements de procédés.

Le partenariat entre AMSA, Veolia et Norfund illustre une autre évolution : le financement climatique se déplace vers des projets industriels concrets. Veolia apporte ses compétences dans l’eau, l’énergie et les déchets. Norfund, fonds norvégien d’investissement pour les pays en développement, intervient sur la structuration et le financement de projets susceptibles de devenir rentables.

Cette approche existe déjà sur le continent. En octobre 2025, Norfund a accordé un prêt de 15 millions de dollars à l’entreprise ghanéenne B5 Plus. Le financement doit soutenir la modernisation d’une usine sidérurgique et la construction d’une installation solaire de 16 mégawatts à Prampram. Norfund présente le projet sidérurgique développé au Ghana.

Avec Veolia, l’institution norvégienne propose par ailleurs une plateforme capable de financer des solutions industrielles intégrées dans l’eau, l’énergie et la gestion des déchets. Les projets peuvent atteindre 50 millions d’euros, selon la présentation du partenariat. La plateforme Veolia-Norfund vise les industries africaines fortement consommatrices de ressources.

Le prochain test sera celui de l’exécution

Pour AMSA, l’enjeu immédiat sera de passer des études aux décisions. Les projets de récupération des gaz et de modernisation électrique peuvent produire des gains relativement rapides. Les solutions liées à l’hydrogène, à la réduction directe du minerai ou au captage du carbone exigeront davantage de temps, d’électricité et de capitaux.

Le calendrier européen renforcera la pression sur les exportateurs. Mais la réussite de la transition se mesurera aussi en Afrique du Sud, à travers la continuité de la production, la préservation des emplois qualifiés, la baisse des coûts et la capacité à fournir localement l’acier nécessaire aux infrastructures de la région australe.

Dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la question dépasse donc le seul cas d’AMSA. Elle touche la possibilité de construire une industrie régionale plus intégrée, moins vulnérable aux importations et mieux préparée aux nouvelles règles commerciales liées au climat.