À l’est de Johannesburg, une série de morts qui dépasse le simple fait divers
En Afrique du Sud, la découverte successive de corps de femmes dans l’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg, a réveillé une angoisse bien plus large qu’une enquête criminelle ordinaire. Quand les victimes se multiplient dans un même périmètre, la question n’est plus seulement celle d’un auteur possible, mais celle de la protection des femmes dans l’espace public.
Le dossier se déroule dans le Gauteng, la province la plus peuplée et la plus urbaine du pays, au cœur du principal bassin économique sud-africain. Il touche aussi la crédibilité des institutions chargées de la sécurité, dans un pays où la violence fondée sur le genre reste un sujet national majeur. L’Afrique du Sud appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, qui compte 16 États membres et fait de la paix et de la sécurité un axe central de son mandat. Le pays est aussi un membre fondateur de l’Union africaine, dont le siège politique continental est à Addis-Abeba, même si son lancement a eu lieu à Durban, en Afrique du Sud.
Ce que l’on sait des victimes, et ce que la police refuse encore d’affirmer
Les autorités sud-africaines ont ouvert une enquête sur plusieurs décès de femmes signalés depuis juillet dans la zone de Kempton Park, de Kwa-Thema, de Clayville et de Dawn Park. La police a d’abord confirmé cinq corps retrouvés, puis a fait état d’autres découvertes dans le même secteur, portant à neuf le nombre de femmes mortes dans cette séquence selon les éléments relayés par les autorités et les médias consultés. Une femme a notamment été retrouvée le 14 septembre à Olifantsfontein, puis une autre le 15 septembre à Kwa-Thema, avant une nouvelle découverte annoncée le 17 septembre à Dawn Park.
Pour l’heure, la police n’a pas confirmé l’existence d’un tueur en série. Les enquêteurs vérifient si les dossiers sont liés entre eux, mais disent ne pas vouloir conclure trop vite. C’est un point important. Dans ce type d’affaire, la prudence évite d’alimenter les rumeurs, tout en laissant ouverte l’hypothèse d’un mode opératoire commun si les preuves l’établissent.
Face à l’émotion publique, le président Cyril Ramaphosa a indiqué avoir demandé que l’enquête soit traitée en priorité. Le gouvernement a ensuite annoncé une réponse coordonnée entre la police et les autres structures de l’État, tandis que la Commission pour l’égalité des genres a réclamé des mesures urgentes pour sécuriser les déplacements des femmes. L’ONU en Afrique du Sud s’est elle aussi dite alarmée par les récents meurtres dans l’est du Gauteng.
Une affaire locale qui renvoie à une crise nationale de la violence fondée sur le genre
Le choc vient aussi du contexte. En Afrique du Sud, la violence faite aux femmes n’est pas un sujet périphérique. Selon l’étude nationale sur les violences fondées sur le genre soutenue par l’ONU, 35,8 % des femmes sud-africaines disent avoir subi des violences physiques et/ou sexuelles au cours de leur vie. Les statistiques trimestrielles de la police montrent, elles aussi, un volume élevé d’infractions graves, avec 11 803 cas de viol enregistrés au troisième trimestre de l’exercice 2025/2026, contre 11 430 auparavant.
Dans ce cadre, chaque nouvelle victime nourrit le sentiment d’une défaillance de l’État sur un front qui touche d’abord la vie quotidienne. Pour les habitantes des quartiers concernés, l’enjeu est immédiat : pouvoir marcher, faire du sport, se déplacer vers le travail ou les transports sans vivre dans la crainte. Pour les forces de l’ordre, l’enjeu est double : élucider rapidement les faits et éviter que l’affaire ne devienne un symbole supplémentaire d’impuissance publique.
La réponse politique sud-africaine s’inscrit dans une trajectoire déjà connue. Le pays dispose d’un Plan stratégique national de lutte contre la violence fondée sur le genre et le féminicide pour la période 2020-2030. Mais les textes n’effacent pas, à eux seuls, les failles d’exécution : sous-effectifs locaux, difficultés de collecte de preuves, lenteur des identifications, et confiance fragile entre victimes, familles et institutions. Dans un territoire aussi dense que le Gauteng, ces faiblesses pèsent encore plus lourd, car les corps circulent vite, les informations aussi, et la peur se diffuse en quelques heures.
Ce que cette séquence dit de l’Afrique du Sud, et ce qu’il faut surveiller ensuite
Cette affaire résonne bien au-delà de l’Ekurhuleni. En Afrique australe, la sécurité des femmes est devenue un marqueur de gouvernance. Dans la SADC, la question n’est pas seulement policière ; elle touche aussi les transports, l’urbanisme, l’éclairage public, l’accès aux services sociaux et la capacité des États à traiter la violence domestique avant qu’elle ne devienne meurtrière. C’est pourquoi la réaction sud-africaine est observée de près dans la région.
La portée continentale est claire. L’Afrique du Sud s’affiche souvent comme une puissance institutionnelle en Afrique australe et un pays de référence dans les débats africains sur les droits des femmes. Mais ces événements rappellent que la stature diplomatique ne protège pas automatiquement les citoyennes dans la rue. À court terme, le test porte sur trois points : la qualité des expertises médico-légales, la rapidité des identifications et la transparence sur les liens éventuels entre les dossiers. À moyen terme, le pays devra montrer si l’indignation se transforme en résultats mesurables dans la lutte contre le féminicide.
Dans une région où les grandes annonces institutionnelles sont nombreuses, mais où la sécurité du quotidien reste inégale, ce dossier sera suivi comme un indicateur. Non seulement de l’efficacité policière, mais aussi de la capacité de l’Afrique du Sud à protéger, dans ses villes les plus exposées, celles qui paient souvent le prix le plus lourd de la violence sociale.