En Afrique du Sud, les violences contre les femmes ne relèvent plus seulement d’une succession de faits divers. Elles mettent à l’épreuve la capacité de l’État à protéger, enquêter et prévenir. Le défi est désormais de transformer l’alerte publique en résultats mesurables, dans les quartiers urbains comme dans les zones rurales.
Une crise installée dans la vie quotidienne
Le féminicide désigne le meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son sexe ou dans un contexte de domination sexiste. En Afrique du Sud, cette violence s’inscrit souvent dans des relations de proximité. Les auteurs présumés sont fréquemment des conjoints, des ex-conjoints ou des personnes connues des victimes.
Les données disponibles restent toutefois incomplètes. Les statistiques policières enregistrent les homicides, mais ne permettent pas toujours d’identifier le mobile sexiste ni la relation entre la victime et l’auteur. Cette limite complique les comparaisons et peut conduire à sous-estimer l’ampleur réelle du phénomène.
Une stratégie nationale publiée en septembre 2026 estime néanmoins qu’environ trois femmes sont tuées chaque jour par un partenaire intime. Elle avance un taux de 5,6 décès pour 100 000 femmes, soit près de cinq fois le niveau mondial indiqué dans le document. Ces chiffres doivent être lus avec prudence, car les méthodes de comptage et les périodes de référence ne sont pas toujours identiques.
Le Parlement sud-africain a, de son côté, cité un taux de féminicide de 9 pour 100 000 femmes et recensé 957 femmes tuées entre juillet et septembre 2024. Cet écart avec d’autres estimations montre surtout l’absence persistante d’un système national unique pour documenter les féminicides.
Des causes qui dépassent le seul appareil judiciaire
La violence ne naît pas d’un facteur unique. Les rapports de pouvoir inégaux, les normes patriarcales, les violences apprises dans la famille, la consommation d’alcool et de drogues ainsi que la précarité peuvent se combiner. Ils ne justifient jamais les crimes. Ils permettent cependant de comprendre pourquoi les réponses limitées à l’arrestation interviennent souvent trop tard.
L’héritage de l’apartheid pèse également sur les conditions de vie. La ségrégation spatiale a laissé des zones éloignées des services publics, des tribunaux et des structures de santé. Dans plusieurs communautés, les transports coûteux, l’insécurité et la dépendance économique peuvent empêcher une victime de quitter son foyer ou de signaler rapidement les violences.
La situation varie selon les territoires. Les grandes villes disposent davantage de services spécialisés, mais concentrent aussi une forte densité de population et des violences liées aux armes à feu. Dans les espaces ruraux, la distance avec un commissariat, un centre de soins ou un tribunal peut ralentir la prise en charge. Les femmes en situation de handicap rencontrent, elles aussi, des obstacles spécifiques. Une étude citée par le gouvernement indique que la prévalence des violences sexuelles commises par un partenaire est deux fois plus élevée chez les femmes handicapées que chez les autres femmes.
Un État mieux organisé, mais encore jugé sur ses résultats
L’Afrique du Sud a renforcé son cadre institutionnel. Le pays dispose d’un plan stratégique national contre les violences fondées sur le genre et les féminicides. Il s’appuie aussi sur des unités policières spécialisées, les Family Violence, Child Protection and Sexual Offences units, chargées notamment des violences sexuelles et des crimes contre les enfants.
Entre avril 2024 et mars 2025, ces unités ont obtenu 2 941 condamnations et procédé à 22 219 arrestations pour des faits liés aux violences de genre, aux féminicides, aux infractions sexuelles et aux crimes contre les enfants. Ces résultats témoignent d’un travail judiciaire réel. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de mesurer la prévention ni la qualité de l’accueil réservé aux survivantes.
Le gouvernement a classé les violences fondées sur le genre et les féminicides comme une catastrophe nationale. Cette décision doit faciliter la coordination entre les ministères, les provinces et les collectivités locales. Elle soulève aussi une question centrale : quels financements seront réellement disponibles pour les refuges, les services sociaux, les enquêtes et l’accompagnement juridique ?
En 2026, le Conseil national sur les violences fondées sur le genre et les féminicides a entamé un nouveau mandat de trois ans. Sa mission consiste à orienter la politique nationale et à coordonner l’action publique. Pour être crédible, cette instance devra publier des objectifs précis, des calendriers et des résultats vérifiables.
Le signal des appels d’urgence
Les demandes d’aide donnent une autre mesure de la crise. Entre le 1er et le 16 septembre 2026, le centre national d’assistance contre les violences fondées sur le genre a reçu 6 782 appels. La moyenne quotidienne a atteint 424 appels, contre 350 en août. Le 16 septembre, 589 appels ont été enregistrés en une seule journée.
Une hausse des appels ne signifie pas nécessairement que les violences ont augmenté dans la même proportion. Elle peut aussi traduire une meilleure connaissance du dispositif, une mobilisation accrue ou une plus grande confiance dans la possibilité d’être écoutée. Elle confirme néanmoins la pression exercée sur les services de première ligne.
Ces plateformes jouent un rôle essentiel pour les femmes qui ne peuvent pas se rendre immédiatement dans un commissariat. Pourtant, leur efficacité dépend de la suite donnée à l’appel. Une orientation vers un refuge saturé, un poste éloigné ou un service sans personnel disponible ne suffit pas à mettre une victime en sécurité.
Le tournant attendu sera celui de la prévention
Un projet pilote d’examen des féminicides a été lancé dans le Gauteng, le KwaZulu-Natal et le Cap-Oriental. L’objectif est d’étudier les circonstances de chaque meurtre afin d’identifier les occasions manquées : plainte ignorée, mesure de protection non appliquée, arme non saisie ou absence de suivi social.
Cette méthode peut aider à passer d’une réaction après le crime à une prévention fondée sur les preuves. Elle devra toutefois associer les familles, les associations, les chercheurs, les professionnels de santé et les organisations locales. Les communautés ne sont pas seulement des lieux où surviennent les violences. Elles peuvent aussi repérer les signaux d’alerte et soutenir les victimes.
À l’échelle régionale, l’enjeu concerne toute l’Afrique australe. L’Afrique du Sud occupe une place centrale dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui réunit seize États. Les écarts de législation, de protection sociale et de collecte statistique compliquent la lutte contre les violences transfrontalières, notamment lorsqu’une victime change de pays ou lorsqu’un auteur prend la fuite.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que pratique. Pretoria devra montrer que la classification en catastrophe nationale produit des budgets, des enquêtes mieux conduites et des protections réellement appliquées. La crédibilité de la réponse sud-africaine se mesurera finalement à une question simple : combien de femmes menacées seront protégées avant que la violence ne devienne irréversible ?