Quand la migration devient un thermomètre social

À Johannesburg, les tensions sur l’immigration ne se limitent plus aux slogans brandis dans la rue. Elles touchent des familles, des commerces et des parcours de vie construits sur plusieurs années. En Afrique du Sud, pays où le chômage officiel a atteint 32,7 % au premier trimestre 2026, la question des étrangers est devenue un révélateur des frustrations économiques, mais aussi un test pour l’État de droit.

Le sujet dépasse largement les frontières sud-africaines. Il engage la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, mais aussi l’Union africaine, qui se retrouve régulièrement saisie des tensions autour de la libre circulation, de la protection des ressortissants et de la souveraineté des États sur leurs lois migratoires. Pretoria, capitale administrative de l’Afrique du Sud, doit donc gérer à la fois une crise intérieure et un signal diplomatique adressé au continent.

Des départs forcés, des vies suspendues

Le cas du Nigérian Richard Itoro résume la brutalité de la séquence. Installé depuis quinze ans à Johannesburg, où il avait bâti une entreprise, acheté une maison et fondé une famille, il a quitté le pays en juin à bord d’un vol de rapatriement volontaire vers le Nigeria. Il dit avoir agi par crainte pour sa sécurité, après des menaces et du harcèlement visant aussi son épouse sud-africaine. Le 26 juin, les autorités sud-africaines reconnaissaient déjà des évacuations volontaires impliquant notamment des ressortissants du Nigeria et du Ghana.

Son départ n’a pas été un simple retour au pays. Le gouvernement nigérian a dit avoir reçu des signalements de ressortissants disposant de titres de séjour valides, mais agressés malgré tout. L’affaire montre une réalité souvent sous-estimée : la régularité administrative ne suffit pas toujours à protéger contre les pressions locales, surtout quand la peur collective prend le dessus.

La séquence a pris une tournure encore plus sensible après la mort d’un Nigérian lors d’une arrestation policière liée à des soupçons de trafic de drogue. Les autorités ont annoncé l’ouverture d’une enquête indépendante. Pretoria a aussi affirmé que les violences, les intimidations et le vigilantisme seraient poursuivis, tout en défendant son droit souverain à faire respecter ses lois migratoires.

Le poids de l’économie et la tentation du bouc émissaire

Le fond du dossier est connu. Dans un marché du travail sous tension, une partie de l’opinion associe l’immigration irrégulière au chômage, à la pression sur les services publics et à l’insécurité. Le président Cyril Ramaphosa a lui-même reconnu, dans son adresse du 7 juin 2026, que ces inquiétudes existaient dans les quartiers, les lieux de travail, les écoles et les réseaux sociaux. Il a aussi annoncé un durcissement des contrôles, avec plus d’inspections sur les entreprises et un renforcement des expulsions des étrangers sans papiers.

Le gouvernement sud-africain a ensuite accéléré sa riposte. Le 1er juillet, le cabinet a indiqué avoir réactivé des tribunaux spécialisés en immigration, à Durban, à l’aéroport OR Tambo et au centre de rétention de Lindela, pour fluidifier les procédures de renvoi. Cette réponse institutionnelle raconte aussi une autre réalité : la migration n’est plus seulement traitée comme un enjeu humanitaire ou policier, mais comme une question de gouvernance et de capacité administrative.

Mais sur le terrain, les effets sont plus complexes. Les protestataires disent viser les personnes en situation irrégulière. Dans les faits, des ressortissants africains installés légalement disent avoir été pris pour cible. C’est précisément ce que souligne le Ghanéen Emmanuel Asamoah, coiffeur installé à Soweto puis rentré à Accra après avoir été encerclé et sommé de partir par des habitants. Son témoignage montre qu’une campagne présentée comme une opération de police peut aussi glisser vers l’intimidation de voisinage, avec des conséquences immédiates pour les commerçants, les locataires et les travailleurs du secteur informel.

Pour les Sud-Africains eux-mêmes, le débat ne se réduit pas à un rejet des étrangers. Il révèle un malaise social plus large. Dans un pays où le chômage touche encore plus d’un tiers de la population active, les petits commerces, les quartiers populaires et les zones périurbaines deviennent des espaces de concurrence directe, réelle ou perçue. C’est là que les discours simplificateurs trouvent leur force, surtout quand les prix montent et que l’emploi manque.

Une crise diplomatique africaine, pas seulement sud-africaine

La réaction de Lagos et d’Accra a été immédiate. Le Nigeria a signalé des agressions visant ses ressortissants. Le Ghana, lui, a organisé des retours volontaires, puis a demandé que la question soit portée au niveau continental. Pretoria a répondu en défendant son cadre légal, tout en cherchant à contenir le dommage diplomatique. Les échanges entre Ronald Lamola et ses homologues ouest-africains ont fini par déplacer le dossier vers un terrain plus politique : celui du panafricanisme, de la libre circulation et de la responsabilité partagée face aux migrations intra-africaines.

Le point de friction est ancien. L’Afrique du Sud reste l’une des économies les plus attractives du continent. Elle attire des migrants venus d’Afrique australe, mais aussi du Nigeria, du Ghana, du Malawi ou d’Éthiopie. En même temps, elle porte encore le poids d’une histoire post-apartheid qui fait d’elle une référence symbolique pour beaucoup d’Africains. Quand des ressortissants du continent disent ne plus s’y sentir les bienvenus, la blessure dépasse la seule gestion des frontières.

C’est pourquoi le dossier est désormais continental. L’Union africaine a déjà vu des États membres vouloir mettre la question à son agenda, tandis que la SADC rappelle régulièrement que la migration de travail et les mobilités régionales font partie de la réalité de la sous-région. La suite dépendra de la capacité de Pretoria à faire cohabiter deux impératifs : faire appliquer la loi sans alimenter la chasse à l’étranger, et rassurer les partenaires africains sans nier la colère sociale intérieure. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la crédibilité sud-africaine en Afrique australe et au-delà.