Dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), la modernisation financière se joue aussi dans des outils que le grand public ne voit pas. La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) veut désormais rapprocher deux fonctions essentielles : la circulation des liquidités à court terme et la conservation des titres financiers.
Une infrastructure commune pour deux marchés liés
La BEAC a lancé une sélection internationale pour acquérir et mettre en œuvre une plateforme destinée à couvrir les activités du marché monétaire de la CEMAC et celles du Dépositaire central unique (DCU).
L’avis ne détaille pas encore toutes les fonctionnalités attendues. Il confirme toutefois une orientation importante : la banque centrale cherche à renforcer l’ossature technologique du marché financier régional, plutôt qu’à développer deux systèmes séparés.
Le marché monétaire permet aux établissements financiers d’échanger des liquidités à court terme. La BEAC y intervient également pour injecter ou retirer des ressources, en fonction de ses objectifs de politique monétaire. Elle explique que ce marché constitue un instrument central de régulation de la liquidité bancaire dans la zone.
Le Dépositaire central unique remplit une autre fonction. Il conserve les titres financiers, tient les comptes correspondants et assure le dénouement des opérations. Autrement dit, il veille à ce que les titres vendus soient effectivement livrés et que les paiements associés soient réglés.
Ces deux activités ne se confondent donc pas. Elles se rejoignent cependant dans un même enjeu : sécuriser les échanges entre banques, investisseurs, États, sociétés de gestion et autres intervenants du marché régional.
Le marché financier de la CEMAC encore en consolidation
Le projet intervient dans un contexte de réorganisation du marché financier de la CEMAC. La région regroupe le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. La BEAC, dont le siège se trouve à Yaoundé, assure la politique monétaire commune de ces six pays.
La fusion des marchés financiers existants a été décidée en 2017. Elle a conduit à la mise en place d’une architecture régionale articulée autour de plusieurs institutions. La Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF), installée à Libreville, exerce la fonction de régulateur. La Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC), basée à Douala, constitue l’entreprise de marché commune.
La BEAC intervient aussi comme banque de règlement et assure provisoirement les fonctions de dépositaire central. Cette organisation transitoire devait laisser place à une entité dédiée. Un document officiel de la banque centrale précise que le DCU de la CEMAC est appelé à devenir une structure autonome, sous la forme d’une société anonyme dotée d’une mission d’intérêt communautaire.
Cette évolution vise à clarifier les responsabilités. Elle doit aussi donner au marché régional une infrastructure spécialisée, capable de traiter les opérations sur titres avec des procédures harmonisées.
Ce que la plateforme peut changer pour les acteurs
Pour les banques, une infrastructure mieux intégrée peut faciliter le suivi des opérations de liquidité et des garanties mobilisées. Elle peut également améliorer la circulation de l’information entre les différents compartiments du système financier.
Pour les États de la CEMAC, l’enjeu concerne notamment le financement sur le marché régional. Les Trésors publics émettent des bons et des obligations pour couvrir leurs besoins de financement. Un dispositif plus fiable de conservation et de règlement peut renforcer la confiance des investisseurs dans ces titres.
Les investisseurs institutionnels, les sociétés de gestion et les établissements teneurs de comptes sont également concernés. Ils ont besoin de délais prévisibles, de données cohérentes et de procédures identiques d’un pays à l’autre. Dans une zone monétaire commune, ces éléments réduisent les coûts liés à la fragmentation des opérations.
Les effets ne seront toutefois pas automatiques. Une nouvelle plateforme ne suffira pas, à elle seule, à accroître les volumes échangés ou à élargir la base des investisseurs. Son efficacité dépendra de la qualité de la connexion avec les banques, la BVMAC, la COSUMAF et les systèmes de paiement de la BEAC.
La gouvernance sera tout aussi importante. Le futur dépositaire devra préciser ses règles d’accès, ses responsabilités en cas d’incident et les conditions de partage des données. Il devra aussi gagner la confiance d’acteurs installés dans six cadres nationaux, avec des pratiques administratives et des niveaux de maturité numérique différents.
Une modernisation qui dépasse la seule question informatique
Le choix d’une plateforme commune ne relève donc pas uniquement de la technologie. Il touche à la manière dont le marché financier régional est organisé et piloté.
La BEAC devra notamment veiller à la continuité du service pendant la migration. Les opérations monétaires et les transactions sur titres ne peuvent pas être interrompues sans conséquences pour les banques, les investisseurs et les finances publiques.
La cybersécurité constituera aussi un point déterminant. Une plateforme qui concentre des données sur les liquidités, les titres et les règlements devient une infrastructure critique. Elle devra disposer de mécanismes de sauvegarde, de reprise après incident et de contrôle des accès adaptés à une activité régionale.
À ce stade, l’avis de sélection ne permet pas d’affirmer que le projet réduira les délais de règlement, centralisera toutes les opérations ou améliorera automatiquement les échanges entre les intervenants. Ces résultats dépendront du cahier des charges final et de la solution retenue.
Le prochain test : passer de l’architecture au fonctionnement réel
La création du DCU autonome sera l’une des prochaines étapes à surveiller. La BEAC a déjà engagé le processus institutionnel nécessaire à sa mise en place. En 2025, elle a encore lancé un appel à candidatures pour sélectionner des administrateurs indépendants appelés à siéger dans son conseil d’administration.
Cette séquence montre que la construction du marché unifié reste progressive. La région dispose désormais d’institutions communes, mais leur articulation doit encore être consolidée dans la pratique.
Pour les économies de la CEMAC, l’objectif est concret : rendre les financements régionaux plus fluides, sécuriser les transactions et donner davantage de profondeur au marché des capitaux. La plateforme recherchée par la BEAC sera jugée moins sur son lancement que sur sa capacité à fonctionner de manière fiable pour les acteurs de Yaoundé, Libreville, Douala, Bangui, Brazzaville, Malabo et N’Djamena.
La prochaine étape permettra donc de mesurer le véritable périmètre du projet : niveau d’intégration, calendrier de déploiement, statut du dépositaire et conditions de raccordement des intervenants. C’est à ce moment que l’ambition régionale devra se traduire en services effectivement utilisables.