Un partenariat qui dépasse la simple diplomatie commerciale
Pour l’Égypte, le vrai enjeu n’est pas seulement de signer davantage d’accords. Il s’agit de transformer une relation déjà dense avec les Émirats arabes unis en flux d’investissements plus productifs, plus durables et mieux répartis entre secteurs. Dans un contexte où Le Caire cherche à élargir ses marges de financement, chaque dollar compte, mais tous ne produisent pas le même effet sur l’emploi, les exportations ou la valeur ajoutée locale.
C’est dans ce cadre que s’inscrit l’échange tenu en marge de l’AIM Congress 2026, à Dubaï, du 7 au 9 septembre 2026. Cette plateforme internationale de promotion de l’investissement a servi de décor à une discussion entre les deux pays sur l’industrie manufacturière, l’agro-industrie, les infrastructures, les services numériques et le développement du secteur privé.
Le Caire cherche des capitaux, mais aussi une nouvelle méthode
Côté égyptien, le discours est clair : il faut mieux valoriser les actifs publics et attirer des capitaux vers des projets productifs. Le ministère égyptien de la Planification et du Développement économique dit travailler à améliorer la gestion des investissements publics dans le cadre de la Vision Égypte 2030, le plan national de long terme. Autrement dit, l’objectif n’est pas seulement d’augmenter les entrées de capitaux, mais d’orienter ces ressources vers des secteurs capables de créer des emplois et de renforcer la base industrielle du pays.
Cette priorité s’explique aussi par la structure récente de l’investissement en Égypte. Les indicateurs publiés par l’Autorité générale de l’investissement montrent une hausse des investissements privés, qui ont atteint environ 1 198,8 milliards de livres égyptiennes au cours de l’exercice 2024/2025, contre 700,4 milliards un an plus tôt. L’État cherche donc à accélérer ce basculement vers le privé, sans pour autant se retirer des projets jugés stratégiques.
Des chiffres en forte hausse entre Le Caire et Abou Dhabi
La relation économique bilatérale repose désormais sur des montants élevés. Selon les données publiées par les autorités égyptiennes, les échanges commerciaux entre l’Égypte et les Émirats arabes unis ont atteint 9,68 milliards de dollars en 2025, contre 3,68 milliards en 2021. Sur la même période, les exportations égyptiennes vers les Émirats sont passées de 1,22 milliard à 6,99 milliards de dollars. Le ministère égyptien du Commerce extérieur met aussi en avant un volume de 5,4 milliards de dollars d’échanges sur la période janvier-juillet 2025, en hausse de 71 % sur un an.
Les investissements émiratis en Égypte constituent l’autre pilier de cette relation. Au premier semestre de l’exercice 2024/2025, ils ont atteint 2,2 milliards de dollars, contre 2,1 milliards un an plus tôt. Les investissements égyptiens aux Émirats ont également progressé, à 750,1 millions de dollars. Cette montée en puissance confirme que la relation n’est plus seulement diplomatique ; elle est devenue structurante pour les deux économies.
Ras El-Hekma, symbole d’un modèle d’investissement très particulier
L’accord sur Ras El-Hekma reste le marqueur le plus visible de ce rapprochement. En février 2024, ADQ, un groupe d’investissement basé à Abou Dhabi, a annoncé un projet de 35 milliards de dollars en Égypte. Selon les autorités émiraties, 24 milliards de dollars correspondent aux droits de développement de la zone, et le reste à des dépôts émiratis destinés à être investis dans l’économie égyptienne. L’État égyptien doit conserver une participation de 35 % dans le projet.
Ce dossier illustre à la fois l’ampleur de l’appui du Golfe à l’économie égyptienne et la dépendance que ce type de montage peut créer. Dans un pays confronté à des besoins élevés de devises, ces opérations apportent un soulagement rapide. Mais elles posent aussi une question plus large : comment faire en sorte que ces capitaux irriguent réellement l’industrie, les exportations, l’agroalimentaire et les chaînes de valeur locales, plutôt que de se concentrer sur les grands actifs fonciers ou immobiliers ?
Ce que ce rapprochement change pour l’économie égyptienne
Le dialogue ouvert à Dubaï montre que Le Caire veut désormais aller au-delà des signatures spectaculaires. Les autorités cherchent des coentreprises, des transferts d’expertise et des projets intégrés dans l’industrie manufacturière et l’agro-industrie. Ce choix est stratégique. Il permet de réduire la facture des importations, de renforcer les exportations non pétrolières et d’élargir l’emploi formel, notamment pour les jeunes diplômés des grandes villes industrielles comme du Delta et de la vallée du Nil.
Le secteur numérique est également cité parmi les priorités. Ce n’est pas anodin. En Égypte, l’économie numérique progresse rapidement, mais elle a encore besoin d’infrastructures, de financement et d’un cadre d’investissement plus stable. Pour les autorités, l’enjeu est double : capter des capitaux du Golfe et rendre le pays plus attractif face à d’autres plateformes régionales de services et de logistique.
Une séquence à lire aussi à l’échelle africaine
Pour l’Afrique du Nord, cette relation s’inscrit dans un espace économique plus large où l’Égypte avance à la fois dans la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, et dans sa propre diplomatie d’investissement. Dans la région, l’enjeu dépasse le seul face-à-face avec Abou Dhabi : il s’agit de voir si Le Caire peut utiliser ces capitaux pour renforcer ses liens productifs avec le voisinage arabe et africain, notamment au sein de l’Union du Maghreb arabe, qui reste peu intégrée mais demeure le cadre régional de référence pour l’Afrique du Nord.
La suite dépendra de la capacité des deux pays à convertir cette relation en projets concrets, au-delà des annonces. Les prochains mois diront si les secteurs cités à Dubaï deviennent des chantiers industriels, agricoles et numériques tangibles, ou si l’axe Le Caire-Abou Dhabi reste dominé par les grandes opérations foncières et les injections financières ponctuelles. Dans une conjoncture économique encore fragile, la différence entre les deux scénarios compte autant pour l’État égyptien que pour le tissu productif local.