Quand les dépôts avancent plus vite que les prêts

Dans l’Union monétaire ouest-africaine, les guichets reçoivent plus d’épargne qu’ils ne transforment en financement productif. C’est un signal utile pour lire l’économie réelle : quand les ressources bancaires grossissent plus vite que les crédits, le système s’épaissit, mais il ne relance pas automatiquement les entreprises, les ménages ou les projets d’investissement.

L’UMOA regroupe le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Sa supervision bancaire est assurée par la Commission bancaire de l’UMOA, adossée à la BCEAO, la banque centrale commune dont le siège est à Dakar, tandis que la Commission est installée à Abidjan. Ce cadre régional donne une lecture commune d’un marché financier encore très concentré sur quelques places.

Ce que montrent les chiffres de 2025

À fin décembre 2025, les dépôts et emprunts des établissements de crédit de l’UMOA ont atteint 56 200,2 milliards de FCFA, en hausse de 16,0 % sur un an. Dans le même temps, les crédits à la clientèle ont progressé de 5,5 % seulement, à 38 731,6 milliards de FCFA. Autrement dit, les ressources collectées ont augmenté près de trois fois plus vite que le financement distribué à la clientèle. Le total du bilan du système bancaire s’est, lui, établi à 82 298,8 milliards de FCFA, en hausse de 14,1 %.

Le détail aide à comprendre cette progression. Les dépôts à vue ont bondi de 21,8 % pour atteindre 33 142,8 milliards de FCFA, tandis que les dépôts à terme et les emprunts ont progressé de 8,7 % à 23 057,4 milliards. Les dépôts et emprunts ont ainsi représenté 83,3 % des ressources du système bancaire. Les fonds propres nets ont aussi augmenté, de 11,9 %, à 7 765,8 milliards de FCFA, et les autres ressources ont crû de 37,1 %, à 3 493,9 milliards.

Cette dynamique ne tient pas seulement à une collecte plus abondante. Elle traduit aussi un arbitrage des banques, qui renforcent leur trésorerie, placent davantage de ressources dans des titres et diversifient leurs emplois. Les autres emplois ont progressé de 17,1 % en 2025, à 31 384,3 milliards de FCFA, et le portefeuille de titres a atteint 25 796 milliards de FCFA. La part des titres dans les emplois est passée de 35,3 % à 36,8 %. Cela suggère, en pratique, une préférence accrue pour des placements plus liquides ou plus immédiatement rentables que le crédit classique.

Un crédit encore inégal selon les pays et les secteurs

La hausse des crédits n’a pas été homogène dans l’Union. Six pays ont enregistré une progression. La Côte d’Ivoire mène le mouvement avec +1 590 milliards de FCFA, soit +11,9 %. Le Bénin suit avec +283 milliards et le Sénégal avec +280 milliards. La Guinée-Bissau affiche une hausse plus faible en montant, mais très rapide en pourcentage. À l’inverse, le Burkina Faso a vu les crédits reculer de 184 milliards de FCFA, et le Niger de 67 milliards. La photographie est claire : l’élan existe, mais il reste très inégal entre les huit pays.

Pays Évolution des crédits à la clientèle en 2025
Côte d’Ivoire +1 590 milliards FCFA (+11,9 %)
Bénin +283 milliards FCFA (+8,3 %)
Sénégal +280 milliards FCFA (+3,6 %)
Mali +66 milliards FCFA (+0,9 %)
Togo +57 milliards FCFA (+2,4 %)
Guinée-Bissau +40 milliards FCFA (+23,1 %)
Burkina Faso -184 milliards FCFA (-4,0 %)
Niger -67 milliards FCFA (-5,4 %)

Le financement bancaire reste aussi très concentré par secteur. Trois branches absorbent 66 % des crédits : le commerce, les restaurants et les hôtels arrivent en tête avec 30 %, suivis des services à la collectivité et des secteurs sociaux avec 24 %, puis des industries manufacturières avec 12 %. Cette structure limite le rôle du crédit dans la transformation industrielle et dans l’agriculture de chaîne de valeur, surtout dans les économies où les besoins d’investissement de long terme restent élevés.

La maturité des prêts confirme cette prudence. Les crédits à court terme ont atteint 17 833,1 milliards de FCFA, en hausse de 8,9 %. Les crédits à moyen terme ont progressé plus lentement, à 17 146,5 milliards, soit +3,0 %. Les crédits à long terme, eux, n’ont augmenté que de 0,8 % pour s’établir à 1 756,3 milliards de FCFA. La banque finance donc surtout le cycle d’exploitation, beaucoup moins les investissements lourds.

Une lecture utile pour l’économie régionale

La concentration des actifs renforce ce constat. À fin 2025, la Côte d’Ivoire représentait 37,9 % des actifs du système bancaire de l’UMOA et le Sénégal 19,2 %. Viennent ensuite le Burkina Faso avec 12,5 %, le Mali avec 11,0 %, le Bénin avec 9,2 %, le Togo avec 6,6 %, le Niger avec 3,0 % et la Guinée-Bissau avec 0,6 %. Le système compte 161 établissements de crédit agréés. Autrement dit, deux marchés pèsent à eux seuls plus de la moitié des actifs régionaux.

Pour les entreprises, cette configuration compte davantage que pour les bilans bancaires. Dans les économies dominées par les PME, le commerce informel ou les services urbains, la disponibilité de ressources bancaires ne suffit pas. Il faut aussi que ces ressources soient transformées en prêts accessibles, avec des maturités adaptées et des garanties réalistes. Sans cela, les banques peuvent afficher une forte collecte tout en restant prudentes sur le terrain du financement de l’investissement.

Le tableau régional reste donc nuancé. Le système bancaire de l’UMOA s’étoffe, ses ressources se renforcent et ses volumes progressent. Mais la structure du crédit montre encore un marché prudent, très concentré géographiquement et orienté vers des secteurs déjà bien servis. Pour la région, l’enjeu n’est pas seulement de mobiliser davantage d’épargne. Il est surtout de convertir cette liquidité en financement de long terme, sans casser l’équilibre prudentiel des banques.