Une liquidité abondante, mais encore trop peu mobile

Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, le vrai sujet n’est pas seulement la quantité d’argent disponible. C’est sa circulation. Quand les banques gardent une large marge de sécurité au lieu de prêter davantage, la politique monétaire se diffuse moins vite vers les ménages, les entreprises et les petites exploitations qui attendent un financement utile. La BCEAO dit pourtant observer une amélioration de la liquidité bancaire depuis le premier trimestre 2026, dans un contexte où les comptes extérieurs se sont renforcés et où les taux du marché monétaire se sont détendus.

Ce débat concerne huit économies liées par une même banque centrale, la BCEAO, et par des règles communes de gestion de la liquidité. Dans cette zone, le coefficient des réserves obligatoires reste fixé à 3,00 %, tandis que le principal taux directeur de refinancement est passé à 3,00 % depuis le 16 mars 2026. En théorie, ce cadre doit soutenir le crédit. En pratique, il ne suffit pas si les banques préfèrent immobiliser leur trésorerie plutôt que la recycler sur le marché interbancaire ou vers le secteur privé.

Ce que montrent les chiffres de la BCEAO

Le rapport de politique monétaire publié en juin 2026 apporte le cœur du constat. Sur la période de constitution allant du 16 février au 15 mars 2026, les réserves requises des banques de l’Union étaient de 1.500,0 milliards FCFA. Les réserves effectivement constituées ont atteint 6.007,7 milliards FCFA, soit un excédent de 4.507,7 milliards FCFA. Trois mois plus tôt, l’excédent n’était “que” de 2.763,0 milliards. Autrement dit, le coussin de sécurité des banques s’est encore épaissi.

La BCEAO précise aussi que, malgré l’abondance de liquidité, la demande adressée à la banque centrale est restée inférieure aux montants mis en adjudication tout au long du trimestre, surtout sur le guichet hebdomadaire. Les concours de la BCEAO aux banques ont reculé à 6.991,0 milliards FCFA à fin mars 2026, tandis que la liquidité bancaire est montée à 6.525,0 milliards FCFA. La tension d’autrefois a donc cédé la place à un excès de confort.

Cette situation s’accompagne d’un marché interbancaire moins actif. Le volume moyen des transactions hebdomadaires a glissé à 825,0 milliards FCFA au premier trimestre 2026, contre 954,4 milliards au trimestre précédent. Le taux interbancaire moyen pondéré est tombé à 4,52 %, après 5,11 % au trimestre précédent. Dans le même temps, le taux moyen pondéré sur le guichet des appels d’offres à une semaine a baissé à 3,96 %, soit 70 points de base de moins. Les banques trouvent donc des ressources moins chères, mais elles ne les transforment pas encore assez en crédit productif.

La Banque centrale a bien desserré la contrainte. Le 4 mars 2026, son Comité de politique monétaire a abaissé de 25 points de base les taux directeurs, avec effet au 16 mars 2026. Le principal taux de refinancement est passé de 3,25 % à 3,00 %, et le taux du guichet de prêt marginal de 5,25 % à 5,00 %. Pourtant, selon la BCEAO, le taux débiteur moyen appliqué à la clientèle n’a pratiquement pas bougé au premier trimestre 2026, à 6,72 % contre 6,73 % auparavant. La baisse monétaire n’a donc pas encore traversé toute la chaîne bancaire.

Le contraste est net entre les circuits. Les créances sur l’économie progressent de 4,4 % en glissement annuel à fin mars 2026, tandis que les créances nettes des institutions de dépôt sur les administrations publiques centrales augmentent de 5,6 %. Autrement dit, le financement public attire toujours plus facilement les ressources que le financement des activités privées. La lecture régionale est simple : quand l’État absorbe une partie de l’épargne bancaire via les titres publics, il offre une sécurité et une profondeur que le crédit aux entreprises, lui, ne garantit pas toujours.

Pourquoi les banques préfèrent la prudence

Le choix des banques ne relève pas seulement d’un réflexe comptable. Il traduit aussi une défiance envers la fluidité du marché. Quand les grands déposants peuvent retirer rapidement leurs fonds, les banques cherchent d’abord à se protéger. Le rapport de la BCEAO évoque justement une liquidité reconstituée grâce aux transferts nets reçus par les banques, mais aussi des sorties liées aux Trésors publics et aux retraits nets de billets aux guichets. Dans ce contexte, conserver des réserves élevées ressemble à une assurance de court terme.

Cette prudence a pourtant un coût économique. Une banque qui immobilise sa trésorerie renonce à un rendement potentiel sur le marché interbancaire, même si ce marché reste plus rémunérateur que des réserves inactives. Surtout, elle limite sa capacité à prêter à des PME, à financer des stocks, ou à accompagner des campagnes agricoles et des projets industriels. Dans l’UEMOA, où l’économie informelle reste importante et où les besoins en crédit sont souvent de petite taille mais décisifs, ce frein pèse davantage sur les acteurs déjà les moins bien servis.

Il faut aussi regarder la structure des placements bancaires. Le portefeuille de titres publics a progressé de 11 % sur un an, selon la synthèse publiée par la BCEAO. Ce signal montre une préférence pour des actifs considérés comme plus sûrs et plus simples à gérer que le crédit direct à l’économie réelle. Ce n’est pas propre à l’UEMOA, mais dans une union monétaire, l’arbitrage prend une dimension politique : la dette publique bénéficie d’un marché profond, quand l’entreprise locale doit convaincre banque par banque.

Le point sensible, pour les États comme pour les ménages, est la transmission incomplète des décisions de la banque centrale. La BCEAO a abaissé ses taux, l’environnement extérieur s’est amélioré, et l’inflation de l’Union est restée négative au premier trimestre 2026, à -0,2 %. Malgré cela, le crédit privé avance lentement. Dans plusieurs pays, cette lenteur se traduit concrètement par des projets reportés, des marges compressées et des délais de paiement plus longs dans les chaînes de valeur.

Un signal à suivre pour toute la zone

La portée de ce sujet dépasse le seul espace UEMOA. Dans une Afrique de l’Ouest où coexistent plusieurs régimes monétaires, des banques régionales solides et des États très demandeurs de financement, la question du crédit productif reste centrale. Une banque centrale peut desserrer sa politique. Mais si les bilans bancaires restent dominés par la prudence et par les titres publics, le soutien à l’investissement privé avance à pas comptés.

Le prochain indicateur à surveiller sera donc moins le niveau affiché des taux que l’usage réel de la liquidité. Si les volumes interbancaires remontent, si les taux débiteurs se rapprochent davantage des taux directeurs, et si les créances sur l’économie accélèrent plus franchement que celles sur l’État, la détente monétaire commencera à produire ses effets. À défaut, la région continuera de vivre avec une monnaie moins rare, mais pas encore assez productive.