Une école qui reste ouverte ne dit pas toujours si elle reste accessible

Dans l’est de la République démocratique du Congo, l’école et l’hôpital sont devenus des marqueurs de souveraineté autant que des services publics. Quand des frais apparaissent là où l’État dit avoir garanti la gratuité, ce n’est pas seulement une question de caisse : c’est un signal politique, social et administratif, dans des zones où les familles jonglent déjà avec l’insécurité, les déplacements et la hausse des coûts de survie.

Cette réalité s’inscrit dans un contexte plus large. Depuis la prise de contrôle de plusieurs localités du Nord-Kivu et du Sud-Kivu par la coalition AFC/M23, Kinshasa dénonce l’installation d’une administration parallèle, soutenue selon lui par les Forces de défense rwandaises. Le Conseil de sécurité des Nations unies a d’ailleurs adopté la résolution 2773 (2025), qui demande le retrait du M23 des zones qu’il occupe, la fin du soutien rwandais à ce mouvement et le retrait des forces rwandaises du territoire congolais.

Ce que Kinshasa affirme dans les territoires occupés

Le gouvernement congolais dit avoir constaté, depuis la rentrée scolaire 2025-2026, l’exigence de frais dans des écoles primaires et maternelles situées dans les territoires sous contrôle de l’AFC/M23. Il évoque aussi un prélèvement de 17 % sur les recettes trimestrielles des établissements scolaires, une mesure présentée comme contraire à la gratuité de l’enseignement primaire, qui reste une politique officielle de la RDC. La gratuité a été réaffirmée à plusieurs reprises par les autorités congolaises et soutenue par l’UNESCO comme un levier d’équité éducative.

Dans le même temps, Kinshasa dit que les structures sanitaires ne sont pas épargnées. Les hôpitaux publics et privés, ainsi que des orphelinats, seraient soumis à des taxes et impôts jugés illégaux par les autorités. Là encore, l’enjeu dépasse la fiscalité. Dans des provinces déjà fragilisées par la guerre, toute ponction supplémentaire réduit l’accès aux soins, retarde la prise en charge et pèse d’abord sur les ménages qui paient déjà le prix de la rupture des circuits officiels.

Le gouvernement congolais associe ces mesures à une série d’exactions qu’il attribue à l’AFC/M23 et aux RDF entre juin et juillet 2026, avec plus de 300 morts selon sa communication, ainsi que des violences sexuelles, des tortures, des enlèvements et des recrutements forcés. Ces chiffres doivent rester lus comme des accusations gouvernementales tant qu’ils ne sont pas entièrement consolidés par une mission d’enquête indépendante. En revanche, le fait que Kinshasa place ces pratiques dans un tableau plus large de violences et de prélèvements illustre la manière dont l’occupation redessine le quotidien administratif des zones concernées.

Administrer, taxer, remplacer : la logique d’un pouvoir de fait

Les textes onusiens sur la situation en RDC montrent que la question fiscale n’est pas isolée. Les rapports des Nations unies ont décrit la mise en place de structures financières parallèles par l’AFC/M23, après la prise de Goma et de Bukavu, ainsi que la tentative de remplacer l’administration fiscale régulière par ses propres mécanismes de collecte. Autrement dit, le débat sur les frais scolaires et les taxes de santé s’insère dans une stratégie plus vaste de contrôle territorial, de recettes et de légitimité.

Pour les familles, la conséquence est directe. L’école publique gratuite devient payante, parfois au milieu de la désorganisation des calendriers scolaires et des déplacements de population. Pour les responsables d’établissements, la marge de manœuvre se réduit entre des injonctions contradictoires. Pour les autorités de Kinshasa, le sujet touche à la fois le droit à l’éducation, l’intégrité territoriale et la continuité de l’État. Cela explique la virulence de sa réaction, au moment où la RDC tente de maintenir ses politiques sociales dans des espaces où elle ne contrôle plus l’ensemble des chaînes de décision.

Cette tension est d’autant plus forte que le conflit avance dans un cadre diplomatique encore actif. En juillet 2025, Kinshasa et l’AFC/M23 ont signé à Doha une déclaration de principes, puis un cadre plus détaillé en novembre 2025, sous facilitation qatarie. En avril 2026, des discussions à Montreux, en Suisse, ont porté sur l’accès humanitaire et la protection judiciaire, avec la participation de plusieurs partenaires, dont l’Union africaine et les États-Unis. Plus récemment, un nouveau point de coordination en Suisse a débouché sur une feuille de route pour séquencer les négociations. Chaque étape confirme que la guerre et la négociation avancent ensemble, sans se résoudre encore.

Un test pour la paix, mais aussi pour la région des Grands Lacs

La portée de cette affaire dépasse la seule RDC. Dans la région des Grands Lacs, la capacité d’un groupe armé à prélever des frais scolaires et des taxes sanitaires dans des zones occupées pose une question centrale : qui protège les services publics quand la ligne de front remplace l’administration ? Pour l’Union africaine, la SADC, la Communauté d’Afrique de l’Est et les mécanismes régionaux de vérification, le dossier congolais reste un test de crédibilité. Il touche à la fois la sécurité, la circulation des personnes, les marchés locaux et la survie des institutions publiques.

Le dossier sanitaire ajoute une autre urgence. L’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu font face à la flambée d’Ebola de souche Bundibugyo. L’OMS a confirmé que l’épidémie touchait plusieurs provinces et plusieurs zones de santé, avec une progression alimentée par l’insécurité et la mobilité forcée des populations. Au 18 août 2026, l’OMS Afrique faisait état de 5 208 cas confirmés et de plus de 2 476 décès en RDC. Dans ce contexte, fragiliser les hôpitaux et les structures d’accueil revient à compliquer encore la riposte dans des territoires déjà sous pression.

À Kinshasa, le message est clair : l’État veut garder la main sur l’école, la santé et les recettes publiques, même là où son autorité est contestée. À l’est, la population, elle, continue de subir les effets concrets d’un pouvoir morcelé. Entre la diplomatie de Doha, les séquences de médiation en Suisse et les résolutions onusiennes, la prochaine étape se jouera moins dans les déclarations que dans la capacité réelle à faire reculer les administrations parallèles et à rouvrir l’espace des services publics. C’est là que se mesurera, très concrètement, la portée de la paix annoncée et la place du citoyen congolais dans l’ordre qui doit suivre.