Dans de nombreux foyers africains, la transition énergétique commence bien avant l’interrupteur. Elle se joue autour du feu de cuisson, du prix du combustible et du temps consacré chaque jour à préparer les repas. Cette réalité explique pourquoi la cuisson propre s’impose désormais comme un enjeu de santé, d’économie et de souveraineté énergétique.

Un agenda qui quitte la marge des politiques énergétiques

Le 22 septembre 2026, à New York, le Kenya et la Norvège ont organisé une rencontre de haut niveau en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. L’événement a été préparé avec l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’Union africaine, la Clean Cooking Alliance et le réseau UN-Energy.

La réunion avait un objectif précis : maintenir la pression politique et financière avant le deuxième Sommet sur la cuisson propre en Afrique. Celui-ci doit se tenir à Nairobi les 27 et 28 janvier 2027, après plusieurs ajustements de calendrier.

La cuisson propre désigne l’usage de solutions qui réduisent fortement les fumées toxiques et les émissions polluantes. Il peut s’agir du gaz de pétrole liquéfié, de l’électricité, du biogaz, du bioéthanol ou de foyers améliorés répondant à des normes de performance.

Longtemps, les stratégies d’accès à l’énergie ont privilégié le raccordement au réseau électrique. Cette priorité reste essentielle. Toutefois, elle ne suffit pas à répondre aux besoins des ménages qui cuisinent encore avec du bois, du charbon, du kérosène ou des déchets agricoles.

Des engagements qui commencent à produire des effets

Depuis le sommet organisé à Paris en mai 2024, plus de 120 politiques ou initiatives nouvelles consacrées à la cuisson propre ont été adoptées ou annoncées dans le monde. D’après le suivi présenté par l’AIE, plus de 80 % des Africains encore privés de solutions propres vivent désormais dans des pays ayant renforcé leur cadre d’action.

Le rythme d’accès progresse aussi. Le nombre de personnes bénéficiant chaque année d’une solution de cuisson propre serait supérieur de 30 % à la moyenne observée au cours des cinq années précédentes. Cette évolution traduit une mobilisation plus forte des gouvernements, des bailleurs et des entreprises.

Les financements ont également commencé à circuler. Le sommet de Paris avait permis d’annoncer 2,2 milliards de dollars d’engagements publics et privés. Selon le bilan disponible en 2026, au moins 470 millions de dollars avaient déjà été déployés dans 22 pays africains. Par ailleurs, près de 900 millions de dollars de nouveaux engagements ont été annoncés en juillet 2026 en vue du prochain rendez-vous de Nairobi.

Ces chiffres doivent toutefois être lus avec prudence. Un engagement financier ne constitue pas encore une dépense. Entre l’annonce, la signature d’un projet et l’installation effective d’un équipement, plusieurs étapes peuvent ralentir l’exécution.

Un déficit concentré dans les zones les plus vulnérables

Près d’un milliard de personnes en Afrique n’ont toujours pas accès à une cuisson propre. L’AIE estime qu’il faudrait environ 4 milliards de dollars d’investissements annuels à l’échelle mondiale pour combler le déficit. La moitié de cette somme serait nécessaire sur le continent.

Le problème ne se résume pas à la disponibilité des équipements. Dans les quartiers périphériques des capitales, une famille peut disposer d’un réchaud moderne sans pouvoir acheter régulièrement le combustible. Dans les zones rurales, l’obstacle tient souvent à la distance, à l’absence de fournisseurs et à la faiblesse des réseaux de distribution.

La hausse du prix des combustibles pèse aussi sur les ménages urbains. Le gaz de pétrole liquéfié offre une solution rapide dans plusieurs marchés, mais son coût dépend des importations, des infrastructures de stockage et des politiques nationales de subvention. L’électricité peut devenir compétitive lorsque l’approvisionnement est fiable et que les tarifs restent accessibles.

Cette diversité impose des réponses adaptées. Un programme conçu pour Nairobi ne peut pas être appliqué mécaniquement dans les régions rurales du Sahel, dans les zones forestières du bassin du Congo ou dans les quartiers densément peuplés de Lagos. Les autorités doivent combiner les technologies, les réseaux locaux et les capacités d’achat des ménages.

Santé, temps de travail et environnement au cœur de l’enjeu

Les fumées issues de la combustion traditionnelle affectent directement la santé respiratoire. Elles touchent particulièrement les femmes, qui assument encore une grande partie des tâches culinaires dans de nombreux pays, ainsi que les enfants présents dans les espaces de cuisson.

La cuisson propre concerne aussi l’organisation de la vie quotidienne. Lorsque le bois doit être collecté ou acheté en petites quantités, les ménages consacrent davantage de temps et de revenus à une activité indispensable. Dans certaines régions, cette contrainte réduit les possibilités d’étude, de travail rémunéré ou d’activité commerciale.

Les effets environnementaux varient selon les territoires. La demande en bois et en charbon exerce une pression sur les ressources forestières autour des villes et des zones densément peuplées. Cependant, la réponse ne peut pas reposer sur une seule technologie. Elle doit tenir compte des ressources disponibles, des pratiques culinaires et des réalités économiques locales.

Le Kenya veut transformer la promesse en déploiement

Le Kenya accueille le prochain sommet avec une expérience particulière. Le pays développe depuis plusieurs années des politiques combinant énergie renouvelable, cuisson au gaz, solutions électriques et foyers améliorés. Son pacte énergétique national vise un accès universel à la cuisson propre et à l’électricité d’ici 2030.

Le président kényan William Ruto a insisté à New York sur un point central : les annonces doivent devenir des investissements, puis des équipements réellement utilisés par les populations. Cette exigence concerne autant les gouvernements que les institutions financières et les entreprises.

Le défi consiste notamment à réduire le risque pour les investisseurs. Les projets de cuisson propre ciblant les ménages à faibles revenus présentent souvent des marges limitées. Des garanties publiques, des mécanismes de financement concessionnel et des partenariats avec des distributeurs locaux peuvent faciliter leur déploiement.

Les autorités doivent aussi éviter une dépendance excessive aux subventions ponctuelles. Un programme durable suppose des chaînes d’approvisionnement solides, des normes claires, des techniciens formés et un service après-vente accessible. Sans ces conditions, les équipements peuvent rester inutilisés après les premières difficultés.

Une question désormais panafricaine

La cuisson propre concerne chaque pays selon ses propres contraintes, mais son financement dépasse les frontières nationales. L’Union africaine peut contribuer à harmoniser les normes, faciliter les échanges régionaux et renforcer la visibilité des projets auprès des bailleurs.

La Banque africaine de développement a déjà inscrit la cuisson propre parmi ses priorités de financement. D’autres acteurs régionaux devront désormais mieux relier cette question aux politiques de santé, de protection sociale, d’industrialisation et de lutte contre le changement climatique.

Le sommet de Nairobi devra donc mesurer autre chose que le montant des promesses. Les indicateurs décisifs seront le nombre de foyers équipés, la régularité de l’approvisionnement, le coût réel pour les ménages et la capacité des entreprises africaines à participer à la fabrication et à la distribution des solutions.

La prochaine échéance est fixée aux 27 et 28 janvier 2027. D’ici là, les gouvernements et leurs partenaires devront démontrer que la cuisson propre n’est plus seulement un thème de conférence. Elle doit devenir un service énergétique fiable, abordable et adapté aux réalités de chaque territoire africain.

L’analyse de l’AIE sur l’accès universel à la cuisson propre en Afrique fournit le cadre de suivi des politiques, des financements et des solutions déployées sur le continent.