Quand le financement bancaire ne suffit plus
Dans plusieurs économies africaines, obtenir un prêt de long terme reste un parcours étroit. Les banques financent surtout le court terme, tandis que les entreprises intermédiaires et les projets d’infrastructures ont besoin de maturités plus longues, de remboursements souples et de garanties adaptées. C’est dans cet espace que le crédit privé progresse. Il ne remplace pas les banques, mais il comble une partie de ce manque de financement là où les marchés obligataires restent peu profonds et les besoins d’investissement élevés.
Le phénomène s’inscrit dans un contexte plus large : en Afrique, les PME restent nombreuses mais souvent sous-capitalisées, et le financement demeure l’un des principaux freins à leur passage à l’échelle. La Commission économique pour l’Afrique rappelle que le secteur privé du continent est dominé par de petites entreprises, avec un « missing middle », ce milieu de marché qui peine à trouver des capitaux adaptés. De son côté, la Banque africaine de développement estime à environ 400 milliards de dollars par an le déficit de financement du développement sur le continent.
Un marché encore modeste, mais en nette accélération
Selon un rapport de Moody’s relayé mardi 8 septembre 2026, les actifs sous gestion du crédit privé africain atteignent 5,6 milliards de dollars fin 2025, contre 1,8 milliard en 2020. Autrement dit, le marché a plus que triplé en cinq ans. À l’échelle mondiale, il reste minuscule : l’Afrique ne pèserait qu’environ 0,3 % d’un marché mondial du crédit privé évalué à au moins 1 800 milliards de dollars. Cette montée en puissance traduit moins un effet de mode qu’une réponse à une contrainte structurelle : le coût et la rareté du capital de long terme.
Le crédit privé, ou private credit, désigne des prêts accordés directement par des fonds spécialisés à des entreprises ou à des projets, en dehors des marchés obligataires publics. Les fonds restent créanciers, sans entrer nécessairement au capital, contrairement au private equity, qui vise la prise de participation. Cette différence compte. Elle explique pourquoi le crédit privé peut soutenir une usine, un opérateur télécoms ou une société de santé sans modifier l’actionnariat.
Moody’s attribue aussi l’essor africain à la faible profondeur des marchés financiers. Dans un continent où la capitalisation boursière demeure nettement inférieure à celle des grands marchés émergents, les financements de marché restent limités. L’OCDE rappelle que plusieurs marchés africains affichent une capitalisation boursière faible par rapport au PIB, ce qui réduit la capacité des entreprises à lever des fonds sur la durée.
Des fonds spécialisés, souvent adossés aux bailleurs publics
Le moteur de cette expansion reste largement institutionnel. Les banques multilatérales et bilatérales jouent un rôle central pour faire démarrer les fonds, réduire le risque et attirer ensuite des investisseurs privés. Elles interviennent comme ancres, via des garanties ou du financement mixte. Cette architecture est visible dans le lancement, le 29 avril 2025, du fonds TLG Africa Growth Impact Fund II. L’IFC a annoncé un premier closing de 75 millions de dollars, aux côtés de Swedfund, Norfund, Bpifrance et du programme Manufacturing Africa du gouvernement britannique.
Le fonds vise jusqu’à 20 PME en difficulté de trésorerie, avec des prêts structurés en partenariat avec des banques africaines. C’est un point important : le crédit privé n’avance pas ici contre le système bancaire, mais avec lui. Les fonds spécialisés prennent souvent des risques que les banques locales évitent, notamment sur les maturités longues ou les profils d’emprunteurs trop fragiles pour les standards bancaires classiques.
Cette logique explique aussi pourquoi les infrastructures attirent l’attention. Routes, énergie, télécommunications, santé ou agro-industrie demandent des montages longs et sur mesure. Or ces besoins collent mal à la liquidité des banques commerciales, qui doivent préserver leurs bilans et respecter des règles prudentielles. Moody’s considère donc que le crédit privé restera surtout complémentaire, y compris pour des financements d’infrastructures co-arrangés avec les banques.
Ce que cela change pour les entreprises africaines
Pour les grandes sociétés africaines, le crédit privé ouvre une porte supplémentaire. Pour les entreprises moyennes, il peut faire la différence entre un projet différé et un investissement lancé. Pour les PME, il peut servir de relais lorsque les banques raccourcissent les échéances ou durcissent les conditions. C’est particulièrement vrai dans les pays où la dette souveraine absorbe une part importante de l’épargne locale, ce qui renchérit le coût du crédit pour le secteur privé. Moody’s cite à ce titre l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria comme marchés où les coûts d’emprunt restent élevés.
Mais le mouvement comporte des limites. Les investisseurs institutionnels, comme les fonds de pension ou les assureurs, restent attentifs à trois risques : le risque de change, le risque de liquidité et la visibilité limitée sur les portefeuilles. Moody’s souligne aussi que les gestionnaires devront prouver la régularité de leurs rendements pour sortir de la seule sphère du développement et convaincre des capitaux privés plus larges. En clair, la croissance du marché dépendra autant de la qualité des équipes que de la solidité des bilans financés.
Les données publiées en 2025 par l’AVCA montrent, elles aussi, un intérêt croissant pour la dette privée dans les transactions de capital privé recensées sur le continent. Mais cette progression doit être lue avec prudence : l’addition englobe plusieurs stratégies, dont le capital-investissement et le capital-risque, et ne mesure pas à elle seule le seul crédit privé. Malgré cela, le signal est clair : les investisseurs cherchent davantage de solutions adaptées au terrain africain.
Une évolution à suivre au prisme régional
La portée du sujet dépasse chaque marché national. Dans l’espace UEMOA, en Afrique de l’Est, en Afrique australe ou dans la CEMAC, les besoins sont différents, mais la question reste la même : comment financer des entreprises capables d’absorber les chocs macroéconomiques et de soutenir l’emploi ? Le crédit privé peut aider, à condition d’être adossé à des cadres réglementaires lisibles, à une meilleure information financière et à des instruments de couverture des risques de change.
La prochaine étape se jouera donc sur la capacité du secteur à changer d’échelle sans perdre son ancrage local. Si les fonds africains et les plateformes panafricaines parviennent à prouver qu’ils peuvent financer durablement des PME, des infrastructures et des groupes intermédiaires, le crédit privé pourrait devenir un instrument de plus dans la boîte à outils du financement du développement. S’il reste cantonné à quelques opérations soutenues par des bailleurs, il restera utile, mais marginal.