Quand une richesse attire aussi la violence
En Côte d’Ivoire, l’or n’est pas seulement une promesse de revenus. Dans plusieurs régions, il est devenu un marqueur de tension locale, de dégradation des terres et de défi sécuritaire. Le débat ne se limite donc plus aux seuls puits clandestins. Il touche aussi la capacité de l’État à contrôler le territoire, à protéger les cours d’eau et à offrir des alternatives à des milliers de jeunes attirés par cette économie rapide.
Ce sujet s’inscrit dans une trajectoire nationale plus large. La capitale politique, Yamoussoukro, a accueilli un atelier de haut niveau consacré à l’harmonisation de la riposte contre l’orpaillage illégal. Au même moment, les services techniques poursuivaient des opérations sur le terrain dans le nord du pays. Cette simultanéité dit bien la méthode recherchée : coordonner la décision administrative, la pression sécuritaire et le suivi local.
Une riposte qui combine répression, renseignement et encadrement local
Réunis à Yamoussoukro du 4 au 5 septembre 2026, des préfets de région ont annoncé vouloir viser l’éradication du phénomène dans un délai de six mois, dans leurs circonscriptions respectives. L’atelier était présidé par Fidèle Sarassoro, secrétaire exécutif du Conseil national de sécurité, aux côtés des ministres chargés de la Sécurité, des Eaux et Forêts, et de l’Environnement. Les travaux ont débouché sur un paquet de mesures qui vont du renseignement à la création de pelotons spécialisés, en passant par un durcissement des textes. Le gouvernement envisage aussi de soumettre rapidement des projets de loi au Conseil des ministres.
Le message politique est clair : la Côte d’Ivoire veut quitter une logique d’interventions ponctuelles pour installer un dispositif plus stable. Cette orientation prolonge les décisions déjà prises par le Conseil national de sécurité. En juillet 2024, celui-ci soulignait que le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal, créé en 2021, et la Brigade spéciale de surveillance et d’intervention avaient permis des résultats significatifs, tout en faisant état d’une forte résistance locale. Le document officiel évoquait aussi la coopération transfrontalière avec le Ghana pour surveiller les fleuves Tanoé et Bia, deux axes sensibles dans l’Est ivoirien.
Sur le terrain, la pression s’est encore accrue début septembre 2026. Dans le Poro, la Brigade spéciale de surveillance et d’intervention a détruit deux sites clandestins à Oumbolo et Tangafla. Dans le Sud-Comoé, les autorités ont engagé une concertation avec les communautés riveraines, notamment autour d’Aboisso, où les effets économiques et environnementaux du phénomène sont particulièrement visibles. L’État combine donc deux leviers : la coercition contre les sites et la recherche d’un relais local pour casser les réseaux de reprise.
Ce que révèle la bataille de l’or clandestin
Les chiffres donnent la mesure du problème. Le gouvernement affirme que 8 500 sites ont été détruits entre juillet 2021 et juillet 2026, pour plus de 1 000 sites colonisés ou recolonisés sur la période, selon les données officielles publiées cette semaine. Le Conseil national de sécurité avait déjà indiqué, en 2024, la destruction de milliers de dragues, concasseurs et autres équipements. Il avait aussi relevé que l’hostilité de certaines populations locales compliquait l’action des forces engagées. Autrement dit, l’orpaillage illégal ne survit pas seulement grâce à sa mobilité. Il survit aussi grâce à des complicités, des intérêts économiques et un manque d’alternatives durables.
Les conséquences dépassent la seule sécurité. L’exploitation clandestine abîme les terres agricoles, pollue les cours d’eau et fragilise l’accès à l’eau potable. Elle affecte directement les familles rurales, mais aussi les filières agricoles et les économies de marché dans les zones périurbaines. Dans plusieurs régions, les populations vivent déjà un double choc : perte de terres cultivables et concurrence d’une activité plus rémunératrice à court terme, mais destructrice à moyen terme. Le problème n’est donc pas seulement policier. Il est social, foncier et économique.
C’est là que le débat politique ivoirien devient révélateur. Le PDCI-RDA estime que six mois restent trop longs pour agir. Le PPA-CI, lui, accuse la gouvernance actuelle d’avoir laissé s’installer une forme de permissivité. Ces critiques s’inscrivent dans une bataille plus large sur la présence de l’État dans les territoires et sur la redistribution des bénéfices de l’exploitation minière. En face, le pouvoir insiste sur la nécessité d’une action graduée : répression, sensibilisation, encadrement des communautés et restauration des sites dégradés.
Le gouvernement évoque d’ailleurs des pistes complémentaires, comme la réhabilitation des terres touchées, le recours à des programmes à haute intensité de main-d’œuvre et un renforcement de la coopération avec les pays voisins. Cette approche compte, car l’orpaillage illégal suit souvent les mêmes routes que les flux commerciaux et les mobilités frontalières. Dans l’espace CEDEAO, où les frontières restent poreuses et les bassins fluviaux partagés, aucun État ne peut traiter seul ce type de trafic. La Côte d’Ivoire tente donc d’installer une réponse nationale, mais elle sait que l’efficacité passera aussi par des relais régionaux, notamment sur les zones frontalières avec le Ghana, le Mali, le Burkina Faso et le Liberia.
Une décision ivoirienne aux résonances régionales
Au-delà du cas ivoirien, l’enjeu parle à tout l’Ouest africain. L’orpaillage clandestin y nourrit des circuits de financement informels, des conflits d’usage des terres et des atteintes aux écosystèmes. Il révèle aussi une tension bien connue sur le continent : comment transformer une ressource naturelle en richesse publique sans laisser se développer une économie parallèle plus rapide, mais plus coûteuse pour la collectivité ? La réponse ivoirienne, articulée autour de Yamoussoukro, montre qu’un État peut encore reprendre l’initiative lorsqu’il accepte de mêler sécurité, administration, environnement et concertation locale.
La suite se jouera dans l’exécution. Les textes annoncés devront être adoptés. Les unités spécialisées devront être déployées. Les préfets devront tenir leurs engagements dans les départements. Et les communautés devront voir, très concrètement, qu’un site fermé ne revient pas quelques semaines plus tard sous une autre forme. C’est à cette condition que la “tolérance zéro” cessera d’être un slogan pour devenir une politique publique durable.