Quand l’or fait vivre, mais abîme

Dans les zones rurales ivoiriennes, l’or ne se résume plus à une promesse de revenu rapide. Il est aussi devenu un test de souveraineté, de protection des terres et de contrôle des frontières. À mesure que les sites clandestins se multiplient, la question n’est plus seulement minière. Elle touche la sécurité, l’eau, les champs et l’autorité de l’État.

La Côte d’Ivoire, dont la capitale politique est Yamoussoukro, a placé la lutte contre l’orpaillage illégal au cœur de son dispositif sécuritaire depuis plusieurs années. Le Conseil national de sécurité, organe présidé par le chef de l’État, s’appuie sur des unités spécialisées et sur les ministères des Mines, de la Défense, de la Justice et de l’Environnement. Dans le même temps, la CEDEAO et les partenaires régionaux poussent à mieux encadrer les exploitations artisanales et à réhabiliter les terres dégradées.

Plus de 8 500 sites détruits, mais un phénomène toujours vivant

Jeudi 24 juillet 2026, le Conseil national de sécurité a jugé la situation « fortement préoccupante » face à la progression de l’orpaillage clandestin. Le bilan avancé est lourd : depuis 2021, le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal dit avoir démantelé plus de 8 500 sites, déféré 4 474 personnes, saisi plus de 960 millions de francs CFA et récupéré environ 136 kilogrammes d’or. Les autorités précisent aussi que 65 % des personnes déférées seraient des ressortissants étrangers.

Ces chiffres confirment une réalité déjà observée dans les bilans antérieurs. Fin 2023, les services du ministère des Mines annonçaient déjà plus de 1 000 sites traités en moins d’un an, des centaines d’interpellations et des saisies importantes de matériel. En 2026, les autorités ont aussi lancé des opérations de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées, signe que la réponse ne peut plus être seulement répressive.

Le gouvernement veut désormais associer davantage les préfets, les chefs coutumiers et les communautés locales. Il insiste aussi sur la coopération avec les pays d’origine des orpailleurs étrangers et sur l’application plus stricte des sanctions prévues par le code minier. Cette approche traduit un changement de méthode : l’État ne veut plus seulement fermer des sites. Il cherche à couper les réseaux, à tarir les recrues et à rendre l’activité légale plus attractive.

Une menace environnementale, économique et sécuritaire

L’orpaillage clandestin abîme d’abord les sols et les cours d’eau. L’usage du mercure, encore fréquent dans l’extraction artisanale de l’or, pollue durablement les terres et les nappes. L’ONU Environnement rappelle que cette activité représente une part majeure des rejets mondiaux de mercure, ce qui en fait un sujet de santé publique autant qu’un dossier minier. En Côte d’Ivoire, la conséquence est directe : des zones cultivables se dégradent, parfois de manière irréversible.

Le problème est aussi économique. Une partie de l’or extrait échappe aux circuits officiels, ce qui prive l’État de recettes fiscales et les collectivités de retombées locales. Le ministère des Mines avance que plus de 80 % des revenus du clandestin seraient captés par des filières de trafic basées à l’étranger, tandis que les communautés locales n’en récupèrent qu’une faible part. Autrement dit, l’activité enrichit des réseaux, mais laisse peu de développement sur place.

Sur le plan sécuritaire, la Côte d’Ivoire traite le sujet comme un maillon d’un ensemble plus vaste. Des travaux de l’Institute for Security Studies ont montré que des groupes violents ont exploité les économies illicites dans le nord ivoirien, notamment autour de l’or et du bétail, pour financer leurs réseaux, recruter et se loger dans les marges frontalières. Cette lecture rejoint celle des autorités ivoiriennes, qui voient dans l’orpaillage clandestin un terrain de circulation pour des acteurs armés, des trafiquants et des intermédiaires.

Pour les populations, l’impact est plus contrasté. Dans plusieurs localités, l’orpaillage offre un revenu immédiat à des jeunes sans emploi stable. Mais il détruit aussi les champs, fragilise l’eau potable et alimente des tensions foncières. À court terme, il attire. À moyen terme, il appauvrit souvent davantage les villages que les mines légales bien encadrées. Les autorités tentent donc de faire de l’orpaillage légal et de la formation des alternatives crédibles.

Ce que cette séquence dit de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique de l’Ouest

Le dossier dépasse la seule Côte d’Ivoire. En Afrique de l’Ouest, les mines artisanales et illégales constituent un sujet régional, parce que les hommes, les machines, les produits chimiques et l’or circulent au-delà des frontières. La CEDEAO s’intéresse à la cartographie des terres dégradées et à la coopération entre États, tandis que les spécialistes appellent à rendre les permis moins coûteux et plus accessibles aux exploitants locaux.

La Côte d’Ivoire se trouve ainsi à la croisée de deux dynamiques. D’un côté, son sous-sol attire de grands investisseurs et le pays veut monter dans le classement africain des producteurs d’or. De l’autre, l’essor de l’orpaillage clandestin menace la crédibilité de cette ambition si la gouvernance ne suit pas. La bataille n’oppose donc pas seulement l’État à des exploitants illégaux. Elle oppose deux modèles : une rente rapide, opaque et destructrice, ou une filière minière mieux contrôlée et plus durable.

Le prochain point de surveillance est clair : la capacité des autorités à passer des arrestations ponctuelles à une stratégie durable. Cela suppose des moyens judiciaires, une coopération transfrontalière réelle et des solutions économiques pour les zones concernées. Sans cela, les sites fermés réapparaissent, souvent quelques kilomètres plus loin. C’est là que se joue, en pratique, la crédibilité de la réponse ivoirienne.