Le rendez-vous avec l’histoire
Il y eut d’abord ce silence, le 1er juillet à Atlanta. Celui d’un stade qui venait de comprendre que l’Angleterre, immense favorite, pouvait tomber. Brian Cipenga avait frappé dès la 7e minute et, pendant plus d’une heure, les Léopards avaient joué sans baisser les yeux. Ils défendaient ensemble, ressortaient proprement, attaquaient chaque espace. Lionel Mpasi repoussait tout ce qui passait. Face à Jude Bellingham et Harry Kane, la RDC ne survivait pas : elle jouait.
Kane a fini par renverser le match, deux fois, comme le font les grands buteurs lorsque leur équipe vacille. L’Angleterre s’est imposée 2-1 et le Mondial congolais s’est arrêté en seizièmes de finale. La défaite fut cruelle, mais elle n’avait rien d’une correction. Pour sortir les Léopards, l’une des sélections les plus puissantes du tournoi avait dû puiser dans son capitaine et attendre le dernier quart d’heure. Cette sortie-là ressemblait moins à une fin qu’à une entrée dans le monde.
Cinquante-deux ans effacés en quatre matches
La Coupe du monde 1974 avait longtemps collé à la peau du football congolais. Le Zaïre, premier pays d’Afrique subsaharienne engagé dans le tournoi, en était reparti avec trois défaites, aucun but marqué et quatorze encaissés. Le souvenir avait fini par devenir une blessure transmise de génération en génération. En 2026, il n’a fallu que quelques semaines pour changer le sens de l’histoire.
Dès l’ouverture contre le Portugal, les hommes de Sébastien Desabre ont posé leur tournoi. Menés après six minutes, ils n’ont ni reculé ni paniqué. Juste avant la pause, Yoane Wissa a inscrit le premier but congolais de l’histoire en Coupe du monde et arraché un nul 1-1 face à Cristiano Ronaldo et l’un des favoris du tournoi. Un point, le premier de la RDC dans la compétition, obtenu par la discipline et non par miracle.
La Colombie a ensuite gagné 1-0, au terme d’un match où Mpasi a longtemps retardé l’échéance. Il restait alors une obligation : battre l’Ouzbékistan. Les Léopards ont encore été menés. Ils ont encore refusé de rompre. Wissa a égalisé sur penalty, Fiston Mayele a donné l’avantage aux siens, puis Wissa a fermé la soirée dans le temps additionnel. Victoire 3-1, première victoire congolaise dans un Mondial, quatre points et une place parmi les trente-deux dernières équipes. Le pays qui avait attendu un demi-siècle venait, en quatre-vingt-dix minutes, de rattraper une part de son retard.
Une équipe qui ressemble au pays
La force de cette sélection ne tient pas seulement à ses résultats. Elle tient à la manière. Chancel Mbemba en capitaine, Mpasi dans le but, Wissa devant, Mayele, Cipenga, Tuanzebe et les autres ont composé une équipe compacte, généreuse et sûre de son identité. Des joueurs nés ou formés sur plusieurs terres ont choisi le même maillot et lui ont donné une unité. Sébastien Desabre a fait le reste : des principes clairs, plusieurs systèmes maîtrisés et une sélection qui ne confond jamais intensité et précipitation.
Cette équipe valorise la RDC parce qu’elle montre autre chose que les images auxquelles le pays est trop souvent réduit. Sur les pelouses nord-américaines, le Congo a été regardé pour son talent, son organisation et son caractère. Le drapeau bleu a circulé dans les tribunes et sur les écrans du monde entier. De Kinshasa à Lubumbashi, de Goma à la diaspora, chaque match a suspendu les distances. Pendant quelques heures, les appartenances locales se sont effacées derrière onze hommes et un même cri.
Félix Tshisekedi, présent dans les tribunes lors de l’entrée en lice contre le Portugal, a donné à ce retour la solennité d’un rendez-vous national. Mais la fierté n’a eu besoin d’aucune consigne. Elle est montée des rues, des familles, des cafés et des quartiers. Les Léopards ont rappelé une évidence : une sélection peut devenir l’un des rares lieux où un pays immense se regarde au même instant et se reconnaît.
Transformer l’été américain
Le tournoi s’est gagné sur le terrain, sous la conduite de Desabre et de ses joueurs. Il appartient désormais à la Fédération congolaise de football association de lui donner une suite. Élu en mai à la présidence de la FECOFA, Véron Mosengo-Omba connaît les rouages du football international pour avoir travaillé à la FIFA puis dirigé l’administration de la Confédération africaine de football. À ses côtés, le vice-président Amadou Diaby apporte son expérience de grand dirigeant qui a en outre une grande expérience dans le football.
Leur responsabilité commence après l’euphorie. Un beau Mondial ne rénove pas un stade, ne forme pas un éducateur et ne professionnalise pas un championnat. Il donne en revanche du temps, de la crédibilité et une puissance d’attraction. La nouvelle direction doit convertir ce capital en centres de formation, en compétitions mieux organisées, en infrastructures praticables et en passerelles durables avec la diaspora. Le vrai succès se mesurera à la capacité de la RDC à revenir, puis à revenir encore.
Mosengo-Omba et Diaby disposent d’un symbole rare pour lancer ce cycle : une équipe nationale redevenue crédible aux yeux du monde et aimée sans réserve chez elle. À eux de protéger le sportif, de stabiliser l’institution et de faire en sorte que l’exploit ne reste pas une parenthèse. Et ils ont l’intelligence, la volonté et l’énergie !
La joie simple de voir son pays admiré
Les Congolais se souviendront des buts de Wissa, de la course de Mayele, des arrêts de Mpasi et de cette frappe de Cipenga qui a glacé l’Angleterre. Ils se souviendront aussi de ce qu’ils ont ressenti : la joie simple de voir leur pays admiré, la poitrine qui se gonfle lorsque l’hymne commence, les rues qui changent de couleur et les enfants qui choisissent le nom d’un Léopard au dos de leur maillot.
La RDC n’a pas gagné la Coupe du monde. Elle y a gagné une place, un respect et des souvenirs neufs. Elle a quitté le tournoi battue, mais debout, après avoir obligé le Portugal à partager les points et l’Angleterre à trembler. Cinquante-deux ans après, les Léopards n’ont pas seulement retrouvé le Mondial. Ils ont rendu au pays une part de sa fierté.