Un dossier sportif devenu une affaire de droit
Quand un trophée se joue sur le terrain puis se déplace dans les tribunaux, ce n’est plus seulement une histoire de football. C’est aussi une question de règles, d’autorité et de crédibilité pour tout le système africain du sport. Dans le dossier de la finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal, la CAF a désormais choisi de laisser le Tribunal arbitral du sport trancher le fond du litige.
Le contexte est sensible, car la finale du 18 janvier 2026 à Rabat a déjà produit deux lectures irréconciliables : celle du terrain, où le Sénégal s’est imposé 1-0 après prolongation, et celle de la procédure disciplinaire, qui a ensuite conduit la CAF à déclarer les Lions de la Teranga forfaits et à attribuer la victoire administrative au Maroc sur le score de 3-0.
Ce bras de fer dépasse les deux fédérations. Il concerne aussi l’image d’une confédération qui compte 54 associations membres et qui doit préserver une règle simple : les compétitions sont décidées sur la pelouse, mais les contentieux suivent un cadre juridique clair. Patrice Motsepe l’a rappelé publiquement en disant que la CAF respectera la décision du TAS.
Ce que disent les faits, et ce que dit la procédure
La première bascule date du 17 mars 2026. Ce jour-là, le jury d’appel de la CAF a estimé que le comportement de l’équipe du Sénégal relevait des articles 82 et 84 du règlement de la CAN. Il a annulé la décision disciplinaire précédente et enregistré le match comme une défaite par forfait, 3-0, au bénéfice de la Fédération royale marocaine de football. La même décision a aussi conservé certaines sanctions contre des acteurs marocains, notamment sur les incidents liés aux ramasseurs de balles, aux zones VAR et à un joueur marocain.
Quelques jours plus tard, la Fédération sénégalaise de football a saisi le TAS. Le 25 mars 2026, la juridiction basée à Lausanne a confirmé l’enregistrement de l’appel. Dans son communiqué, elle a précisé qu’un panel arbitral serait constitué, qu’un calendrier procédural serait ensuite fixé, mais qu’il était alors impossible d’indiquer quand une audience aurait lieu.
Depuis, plusieurs médias spécialisés évoquent une audience possible en septembre ou octobre 2026, ce qui repousserait encore la décision finale. Mais à ce stade, le seul point solidement établi reste celui-ci : le TAS n’a pas annoncé de date officielle de jugement.
La position de Dakar est constante. La FSF demande l’annulation de la décision de la CAF, le rétablissement du résultat obtenu sur le terrain et la reconnaissance du Sénégal comme vainqueur de la CAN 2025. L’instance sénégalaise a aussi présenté ce recours comme une défense de l’équité sportive.
Le Maroc, de son côté, soutient la validité de la décision de la CAF. Cette ligne défensive s’inscrit dans un environnement où Rabat cherche à consolider sa stature sportive et diplomatique sur le continent, alors même que le pays partage la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal.
Pourquoi cette affaire pèse bien au-delà du score
Le cœur du dossier n’est pas seulement de savoir qui a levé le trophée à Rabat. Il s’agit de savoir si une interruption temporaire de jeu, provoquée par une protestation contre une décision arbitrale, doit être lue comme un forfait automatique. La CAF a répondu oui. Le Sénégal soutient que non, ou du moins que cette lecture est disproportionnée au regard de la réalité du match.
Sur le plan institutionnel, l’enjeu est lourd pour la CAF. Si le TAS confirme sa décision, l’instance continentale pourra dire qu’elle a fait primer son règlement. Si le TAS l’infirme, cela fragilisera la lecture disciplinaire retenue en mars et relancera le débat sur la cohérence des procédures internes. Dans les deux cas, la CAF devra appliquer la sentence. Elle l’a elle-même annoncé par la voix de son président.
Pour les supporters, l’affaire a déjà un coût symbolique. Le Sénégal a célébré sur la base d’un résultat de terrain. Le Maroc a été administrativement proclamé vainqueur. Entre les deux, une partie du public a vu se creuser un fossé entre la vérité sportive vécue et la vérité juridique produite par les instances. C’est exactement ce type de fracture qui abîme la confiance dans les compétitions continentales lorsqu’elle dure trop longtemps.
Le dossier rappelle aussi un point important pour le football africain : les règlements doivent être lisibles, surtout quand ils s’appliquent à des matchs à très forte exposition. Les articles 82 et 84 de la CAN ont été au centre de la décision, puis du recours. Dans un continent où les compétitions régionales et nationales reposent souvent sur des marges de manœuvre administratives étroites, la qualité de l’interprétation juridique compte autant que la qualité de l’arbitrage sur le terrain.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
La prochaine étape se jouera à Lausanne. Le TAS doit organiser l’instruction, puis décider du calendrier d’audience. Tant qu’aucune date n’est publiée, toute annonce plus précise reste une projection. Mais une chose est déjà acquise : la CAF a choisi de ne pas fermer le dossier seule, et le dernier mot appartiendra à une juridiction sportive internationale reconnue par les fédérations.
Pour le Sénégal, l’enjeu est double. Il s’agit d’abord de défendre un titre continental qui a été retiré deux mois après la finale. Il s’agit aussi de préserver l’idée qu’un match gagné sur le terrain doit rester la norme, sauf violation clairement établie du règlement. Pour le Maroc, il s’agit de faire confirmer une décision qui lui a redonné le trophée après la procédure d’appel.
Au niveau africain, ce dossier sera observé par les autres fédérations, mais aussi par la Confédération africaine de football, l’Union africaine et les organisations régionales du sport. Il dira quelque chose de la capacité du continent à faire respecter ses propres règles sans confusion entre pression sportive, lecture politique et décision de droit. C’est là que l’affaire dépasse le simple duel Maroc-Sénégal : elle touche à la manière dont le football africain entend régler ses crises, sans perdre en légitimité.