Quatre ans après la prise de pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, le Burkina Faso reste confronté à une question centrale : la reconquête sécuritaire peut-elle avancer sans réduire l’espace public ? À Ouagadougou comme dans les régions touchées par les violences, le bilan se mesure donc autant à l’évolution du front qu’à la capacité des citoyens à parler, travailler et contester sans crainte.

Un pouvoir né d’une promesse de reconquête

Le 30 septembre 2022, Ibrahim Traoré renversait le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba à Ouagadougou. Il reprochait à son prédécesseur de ne pas avoir enrayer la progression des groupes armés. Cette deuxième prise de pouvoir militaire en huit mois intervenait dans un pays déjà fragilisé par les attaques, les déplacements de population et la perte de contrôle de plusieurs axes ruraux.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, avait alors condamné le changement de régime. L’organisation régionale défendait le principe d’un retour à l’ordre constitutionnel, tout en évitant une confrontation directe avec une armée burkinabè déjà engagée sur plusieurs fronts. Depuis, Ouagadougou s’est éloigné de la CEDEAO avec Bamako et Niamey. Les trois pays ont créé l’Alliance des États du Sahel, présentée comme un cadre de coopération militaire et diplomatique autonome.

Cette rupture a modifié les rapports de force régionaux. Le Burkina Faso a renforcé ses relations avec la Russie, réduit la coopération militaire avec la France et assumé une diplomatie fondée sur la souveraineté. Pour une partie de la population, cette orientation répond à une volonté ancienne de reprendre la maîtrise des choix nationaux. Pour d’autres Burkinabè, elle ne peut toutefois pas remplacer des résultats vérifiables sur le terrain.

Des avancées revendiquées, une insécurité toujours présente

Le gouvernement affirme avoir intensifié les opérations militaires, renforcé les unités nationales et repris plusieurs localités. Dans son bilan de l’année 2025, la Primature burkinabè a indiqué que l’État contrôlait désormais plus de 74 % du territoire. Ce chiffre relève de la communication officielle et doit être apprécié avec prudence, car l’accès indépendant aux zones de combat demeure limité.

Les autorités mettent également en avant la montée en puissance des Volontaires pour la défense de la patrie. Ces auxiliaires civils, mobilisés auprès des forces armées, jouent un rôle important dans la connaissance du terrain et la protection de certaines localités. Leur engagement expose cependant les communautés à de lourdes responsabilités. Dans plusieurs régions, les habitants doivent choisir entre rejoindre les dispositifs de défense, rester à distance ou quitter leur village.

Les groupes armés conservent, eux aussi, une capacité d’action élevée. Des attaques contre des positions militaires et des localités ont encore été rapportées dans le nord, l’est et le centre-est du pays. Une analyse de l’Africa Center for Strategic Studies souligne que les violences se sont étendues vers l’ouest et le sud, en direction des frontières du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire. Cette évolution concerne directement les échanges commerciaux, les déplacements et la sécurité des pays côtiers.

Le bilan officiel ne suffit donc pas à décrire la réalité vécue. Dans les grandes villes, l’État peut afficher des projets, des recrutements et des investissements. Dans les zones rurales, la situation dépend davantage de l’ouverture des routes, de l’accès aux marchés, du retour des enseignants et du fonctionnement des centres de santé. La reprise administrative d’une localité ne signifie pas toujours le retour d’une vie normale.

La sécurité ne règle pas la question des libertés

La trajectoire du capitaine Ibrahim Traoré est aussi marquée par un durcissement du contrôle de l’information. Des médias étrangers ont été suspendus ou interdits de diffusion. Des journalistes burkinabè ont été convoqués, menacés ou mobilisés de force dans des dispositifs liés à l’effort de guerre. Ces mesures sont généralement justifiées par la nécessité de protéger les opérations militaires et d’éviter la diffusion d’informations utiles aux groupes armés.

Le problème tient à la frontière devenue floue entre secret opérationnel et contrôle politique. Ne pas publier la position d’une unité militaire relève de la sécurité. Empêcher une enquête sur la gestion publique, les violations présumées ou les difficultés des populations relève d’un autre registre. Dans cet espace, les institutions judiciaires, les médias et les organisations de défense des droits doivent pouvoir travailler sans être assimilés à des adversaires.

Le journaliste burkinabè Inoussa Ouédraogo, aujourd’hui en exil, conteste précisément cette logique. Il estime que la libération d’un peuple ne peut pas passer par la restriction de sa parole. Dans un entretien accordé à France 24 sur la situation politique au Burkina Faso, il a accusé le pouvoir de mener une forme de « terrorisme d’État » et dénoncé la réduction des libertés publiques. Ces accusations sont graves. Elles doivent être attribuées à leur auteur et mises en regard des démentis ou justifications des autorités.

La question n’est pas de choisir entre sécurité et liberté comme s’il s’agissait de priorités incompatibles. Un État qui protège ses citoyens doit aussi rendre compte de l’usage de la force. Les populations déplacées, les familles de militaires, les commerçants et les travailleurs de l’économie informelle ont besoin de sécurité. Ils ont également besoin de savoir qui décide, selon quelles règles et avec quels mécanismes de recours.

Un bilan qui se jouera au-delà des discours

Le pouvoir burkinabè a réussi à imposer un nouveau récit national. Il met en avant la souveraineté, la mobilisation populaire, la production locale et la rupture avec les dépendances extérieures. Cette vision rencontre un soutien réel, notamment parmi les jeunes qui rejettent les réponses jugées inefficaces des gouvernements précédents et de leurs partenaires internationaux.

Mais cette adhésion ne constitue pas un mandat illimité. Elle peut être fragilisée par les pertes militaires, les restrictions imposées aux civils, la hausse du coût de la vie ou l’absence de perspectives politiques claires. La durée de la transition, la place future des partis et les conditions d’un retour à un ordre constitutionnel restent des sujets sensibles. Le départ du Burkina Faso de la CEDEAO a aussi réduit les cadres régionaux de dialogue, sans supprimer les interdépendances économiques avec les pays voisins.

À l’échelle du Sahel, l’expérience burkinabè sert désormais de référence aux régimes militaires qui défendent une ligne souverainiste. Elle montre qu’un pouvoir peut gagner une forte popularité en promettant une rupture. Elle rappelle aussi qu’une stratégie de communication ne suffit pas à stabiliser durablement les territoires.

Le véritable bilan d’Ibrahim Traoré ne sera donc pas établi uniquement à partir du nombre de localités annoncées comme reprises ou du volume des équipements militaires acquis. Il dépendra de la sécurité durable des habitants, du retour effectif des services publics, de la protection des civils et de la possibilité, pour les Burkinabè, de débattre de leur avenir sans intimidation. C’est sur cette combinaison entre souveraineté, efficacité et responsabilité que le pouvoir de Ouagadougou sera jugé.