À Ouagadougou, le quatrième anniversaire du pouvoir d’Ibrahim Traoré ne se résume ni aux slogans de souveraineté ni aux critiques de ses adversaires. Il pose une question plus concrète : comment un régime né de la promesse de restaurer l’État peut-il préserver la sécurité, les libertés publiques et une perspective politique crédible ?
Quatre ans après le putsch, un pouvoir devenu central
Le capitaine Ibrahim Traoré a pris le pouvoir le 30 septembre 2022, après avoir renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Cette rupture intervenait dans un Burkina Faso déjà fragilisé par les attaques de groupes armés liés à Al-Qaida et à l’organisation État islamique.
Depuis, le chef de la transition a progressivement concentré les leviers de décision autour de la présidence et de l’appareil militaire. Le pouvoir présente cette centralisation comme une réponse à l’urgence sécuritaire. Ses détracteurs y voient plutôt l’installation durable d’un système où le contrôle politique prime sur le débat public.
Le journaliste burkinabè Newton Ahmed Barry, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante et aujourd’hui en exil, estime ainsi qu’Ibrahim Traoré s’éloigne de l’héritage de Thomas Sankara. Son analyse, formulée dans un entretien diffusé en 2026, met l’accent sur la concentration du pouvoir et sur la réduction de l’espace accordé à la contradiction.
La comparaison avec Sankara reste sensible au Burkina Faso. Elle renvoie à une figure historique associée à la discipline administrative, à la mobilisation populaire et à une volonté de transformation sociale. Elle ne suffit toutefois pas à établir une équivalence entre les deux périodes. Le contexte sécuritaire, régional et international n’est pas le même.
La sécurité reste le principal test du régime
Le pouvoir burkinabè place la reconquête territoriale au centre de sa légitimité. Il s’appuie sur les Forces armées nationales et sur les Volontaires pour la défense de la patrie, des supplétifs civils mobilisés aux côtés de l’armée. Cette stratégie permet de renforcer la présence de l’État dans certaines zones, mais elle expose aussi les populations et les combattants à de lourds risques.
Les groupes armés conservent une capacité d’action importante dans plusieurs régions. Les informations disponibles restent difficiles à vérifier, car l’accès aux zones touchées est limité et les autorités communiquent de manière sélective sur les opérations. Des organisations de défense des droits humains accusent également les forces étatiques et leurs auxiliaires d’exactions contre des civils, tandis que les autorités dénoncent les violences commises par les groupes jihadistes.
Cette double réalité complique le récit officiel. Des Burkinabè saluent la reprise de certaines infrastructures, l’équipement des forces et les initiatives de production locale. D’autres, notamment dans les zones rurales exposées, jugent la protection encore insuffisante. Pour les familles déplacées, les agriculteurs et les commerçants, la souveraineté se mesure d’abord à la possibilité de circuler, de cultiver et de vendre sans craindre une attaque.
Le bilan sécuritaire ne peut donc pas être évalué uniquement depuis Ouagadougou. La capitale bénéficie d’une visibilité politique et économique supérieure à celle des provinces du Sahel, de l’Est ou du Nord. Le contraste entre les annonces nationales et l’expérience quotidienne des habitants reste l’un des principaux défis du pouvoir.
Une refondation politique qui réduit la pluralité
Le rétrécissement de l’espace civique constitue l’autre évolution majeure des quatre dernières années. En février 2026, l’Assemblée législative de transition a adopté l’abrogation des textes encadrant les partis politiques, leur financement public et le statut de l’opposition. Le gouvernement a présenté cette décision comme une étape de la refondation nationale.
En janvier 2026, les autorités avaient déjà dissous les partis politiques. Cette mesure a supprimé les structures classiques de compétition électorale et renforcé le rôle des organisations favorables à la transition. Pour les autorités, les partis ont contribué aux divisions du pays. Pour des défenseurs des libertés publiques, leur disparition prive les citoyens d’un cadre organisé pour débattre et contester les décisions du pouvoir.
La presse évolue dans un environnement tout aussi contraint. Les médias doivent travailler sous la pression de la situation sécuritaire, des restrictions administratives et d’une surveillance accrue des contenus considérés comme défavorables à l’effort de guerre. Human Rights Watch estime que la répression de la dissidence, des médias et de l’opposition s’est aggravée en 2025.
Cette évolution touche différemment les acteurs. Les responsables proches du pouvoir disposent d’un accès direct aux canaux officiels. Les organisations indépendantes, les journalistes critiques et les familles de personnes mobilisées de force rencontrent davantage de difficultés pour rendre publiques leurs alertes. Dans les villes, les réseaux sociaux amplifient les discours de soutien ou de contestation. Dans les campagnes, l’accès à une information indépendante demeure plus limité.
Souveraineté économique et rupture régionale
Ibrahim Traoré a construit une partie de sa popularité sur la souveraineté économique. Le gouvernement veut augmenter la transformation locale des ressources, renforcer la production nationale et réduire la dépendance à l’égard des partenaires étrangers. L’ouverture, en septembre 2026, d’une première raffinerie d’or illustre cette orientation. L’objectif affiché consiste à traiter et certifier une plus grande part de l’or au Burkina Faso.
Cette politique peut accroître la valeur captée localement, à condition d’assurer la transparence des contrats, la sécurité des travailleurs et la traçabilité de la production. Elle ne supprimera pas, à elle seule, les contraintes liées aux infrastructures, au financement et à l’instabilité des zones minières.
Sur le plan diplomatique, le Burkina Faso s’est éloigné de la France et a renforcé ses relations avec la Russie. Il agit désormais avec le Mali et le Niger dans l’Alliance des États du Sahel, devenue une confédération regroupant les trois régimes militaires. En janvier 2025, ces pays ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation chargée notamment de favoriser l’intégration économique et la coopération politique régionale.
Cette rupture donne aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel une plus grande marge de manœuvre. Elle complique cependant la circulation des personnes, les échanges commerciaux et la coordination avec les autres pays ouest-africains. Les conséquences seront particulièrement suivies par les opérateurs informels, les transporteurs et les familles qui traversent régulièrement les frontières.
Le prochain enjeu : transformer la popularité en institutions
Quatre ans après le putsch, Ibrahim Traoré conserve une capacité importante à mobiliser une partie de la population autour de la souveraineté, de la lutte contre le terrorisme et du rejet des anciennes tutelles. Cette adhésion ne doit toutefois pas être confondue avec un mandat électoral librement disputé.
La question centrale porte désormais sur les institutions. Le Burkina Faso peut-il restaurer une vie politique pluraliste, garantir un espace médiatique ouvert et soumettre les forces de sécurité à des mécanismes de contrôle ? La réponse pèsera autant sur la légitimité interne du régime que sur ses relations avec la CEDEAO et l’Union africaine.
Le pouvoir devra aussi démontrer que les projets économiques annoncés produisent des effets durables pour les ménages, et pas seulement des symboles politiques. La raffinerie d’or, les infrastructures et les programmes agricoles seront jugés sur leur gouvernance, leurs emplois et leur impact hors de Ouagadougou.
Le Burkina Faso entre ainsi dans une nouvelle phase. La transition militaire ne peut plus être présentée comme une parenthèse courte. Elle est devenue un système politique, sécuritaire et régional. Sa solidité dépendra de sa capacité à protéger les populations tout en laissant une place réelle à la critique, à la représentation et à la responsabilité publique.