Une place boursière pensée pour huit économies

À Abidjan, la BRVM n’est pas seulement une salle de cotation. C’est l’un des rares marchés financiers partagés par plusieurs États, dans une même monnaie et avec des règles communes. Pour les ménages qui regardent surtout les actions, le constat peut sembler modeste. Pour les Trésors publics, en revanche, l’outil est devenu central. La BRVM est commune aux huit pays de l’UEMOA — Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo — et elle reste l’une des exceptions du paysage financier africain.

Cette architecture compte. Elle permet à des États de lever des fonds dans un cadre régional plutôt que de dépendre uniquement de marchés extérieurs plus exigeants, plus chers ou plus fermés. Le mécanisme s’appuie aussi sur UMOA-Titres, l’agence régionale chargée d’organiser les émissions de titres publics dans l’Union. Autrement dit, la BRVM ne vit pas seulement au rythme des entreprises cotées ; elle fonctionne aussi comme une chaîne de financement public à l’échelle ouest-africaine.

Des entreprises encore peu nombreuses, des États très présents

Le cœur du problème est là. Le marché actions demeure étroit. Les documents quotidiens de la BRVM recensent 47 sociétés cotées à l’été 2026, tandis que le compartiment obligataire compte 168 à 209 obligations selon les dates de publication observées cette année-là. Le déséquilibre est net : peu d’émetteurs privés, mais un marché de la dette très animé.

C’est ce qui explique la place prise par les États. La région finance une part importante de ses besoins budgétaires par adjudication, via des bons et obligations assimilables du Trésor. La logique est simple : quand l’investissement privé reste insuffisant, les pouvoirs publics occupent l’espace. Les émissions servent alors à couvrir des déficits, à refinancer des échéances ou à lisser la trésorerie. UMOA-Titres indique d’ailleurs que le premier trimestre 2025 a vu une forte activité sur le marché primaire, avec des encours significatifs pour plusieurs États, dont le Sénégal, le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Le Sénégal illustre cette dépendance croissante. Après la mise au jour, en 2025, d’importantes sous-estimations du déficit et de la dette publics, le Fonds monétaire international a confirmé un écart majeur dans les chiffres budgétaires couvrant 2019-2023. Dans ce contexte, Dakar s’est davantage tourné vers le marché régional. UMOA-Titres montre plusieurs opérations sénégalaises en 2025, avec des montants levés en dizaines voire centaines de milliards de francs CFA selon les adjudications. Le recours à la BRVM et au marché des titres publics n’est donc pas un simple choix technique ; c’est une réponse à une contrainte de financement.

Le cas sénégalais, entre besoin de trésorerie et pression sur la dette

Le débat est plus large qu’un seul pays. Quand un État rencontre des difficultés d’accès aux marchés internationaux, le marché régional devient une soupape. Cela vaut particulièrement pour les pays dont les marges budgétaires se resserrent, mais aussi pour les administrations qui veulent éviter une crise de paiement. Le Sénégal, confronté à une dette sous pression et à un besoin de restaurer la crédibilité de ses comptes, trouve dans ce marché une solution de proximité. Le raisonnement est pragmatique : la région offre des souscripteurs, une procédure connue et une monnaie commune.

Mais cette facilité a un revers. Plus les États absorbent l’essentiel de l’épargne régionale, moins les entreprises trouvent de place. Le marché actions reste alors peu profond. Les sociétés cotées sont peu nombreuses, la liquidité limitée, et l’épargne régionale s’oriente d’abord vers des titres jugés plus sûrs. Pour les investisseurs institutionnels, les banques et les assureurs, la dette souveraine offre une visibilité appréciée. Pour le secteur privé, en revanche, le coût du capital reste élevé et la bourse joue encore trop peu son rôle de financement de la croissance.

Les pays de l’AES restent dans le circuit financier régional

Le sujet a aussi une portée politique. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la structure politique de la Cédéao, mais ils restent insérés dans le dispositif financier de l’UEMOA. Les documents de UMOA-Titres confirment que les émissions prévues en 2025 intègrent toujours ces trois États. La séparation politique ne s’est donc pas traduite par une rupture financière régionale. C’est un point décisif : les flux de dette continuent, les adjudications aussi, et la mécanique monétaire demeure commune.

En pratique, cette continuité protège les budgets publics des trois pays sahéliens. Elle leur évite un isolement immédiat sur les marchés. Elle rassure aussi certains investisseurs, qui préfèrent une plateforme régionale connue à des instruments plus risqués ou moins liquides. En revanche, elle nourrit un autre débat : jusqu’où un marché commun peut-il absorber les besoins de trésorerie d’États soumis à des contraintes sécuritaires, budgétaires et diplomatiques lourdes ? La réponse dépendra de la profondeur du marché, de la discipline des comptes publics et de la capacité de la région à attirer davantage de capitaux privés.

Un instrument d’intégration encore en construction

La BRVM reste donc un objet hybride. Elle est à la fois bourse d’actions, marché obligataire et instrument d’intégration ouest-africaine. Cette polyvalence est sa force, mais aussi sa limite. Tant que le financement des États dominera, la bourse continuera d’être d’abord un marché de dette souveraine. Tant que peu d’entreprises franchiront le pas de la cotation, l’épargne régionale restera insuffisamment orientée vers l’investissement productif.

La prochaine étape sera donc moins symbolique que structurelle. Il faudra plus d’émetteurs privés, davantage d’instruments, une meilleure liquidité et une confiance durable dans les comptes publics. C’est à cette condition que la BRVM pourra sortir du seul rôle de guichet des États pour devenir pleinement un marché de transformation économique. En Afrique de l’Ouest, l’enjeu n’est pas seulement de lever de l’argent. Il est de savoir qui en reçoit, à quel coût et pour financer quel type de croissance.