Des écarts qui disent plus qu’un simple taux de réussite
À Moroni, le baccalauréat ne raconte pas seulement une année scolaire. Il met aussi en lumière une question plus large : celle d’un système qui avance, mais pas au même rythme sur toutes les îles. Au premier groupe de la session 2026, les admis sont 46 % à Mohéli, 37 % en Grande Comore et 25 % à Anjouan. Ces écarts, désormais très visibles, alimentent l’inquiétude des enseignants sur l’égalité réelle des chances dans l’Union des Comores.
Le sujet dépasse le seul examen terminal. Aux Comores, l’école est l’un des rares leviers capables de réduire les fractures entre îles, entre zones urbaines et rurales, et entre familles qui peuvent soutenir la scolarité des enfants et celles qui n’en ont pas les moyens. Or les indicateurs internationaux rappellent que l’apprentissage de base reste fragile dans plusieurs pays africains, avec des difficultés persistantes de lecture, d’écriture et de mathématiques dès le primaire.
Une réforme engagée, mais encore inégalement appliquée
Le débat sur la qualité de l’éducation ne sort pas de nulle part. En 2025, les autorités comoriennes ont réuni des assises nationales sur l’éducation pour dresser un diagnostic du système et lancer une réforme plus globale. Elles ont notamment fixé un objectif de 50 % de réussite aux examens nationaux, du BEPC au baccalauréat. Les résultats de 2026 montrent que ce cap reste loin d’être atteint, même si des progrès existent par rapport à 2025, où le bac affichait un taux national de 45,3 % au premier groupe.
Le ministère a aussi introduit un bulletin unique, censé mieux encadrer l’évaluation et limiter les passages automatiques d’une classe à l’autre. Cette mesure répond à une critique ancienne des syndicats : des élèves montent parfois de niveau sans maîtriser les bases. Sur le papier, la logique paraît simple. Dans les salles de classe, elle se heurte toutefois à des effectifs chargés, à des moyens inégaux et à des pratiques pédagogiques qui n’ont pas toutes été renouvelées au même rythme.
Le problème est d’autant plus sensible que l’Union des Comores s’inscrit dans un espace régional plus large, celui de la Commission de l’océan Indien et, au plan continental, de la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine. Pour participer pleinement à ces dynamiques, les Comoriens ont besoin d’un niveau de formation plus homogène. Sans cela, les écarts scolaires finissent par nourrir les écarts d’emploi, de mobilité et de revenus.
Ce que disent les enseignants de Moroni
Dans les établissements, la lecture des résultats du bac 2026 rejoint un constat plus ancien. Les enseignants pointent d’abord le niveau jugé insuffisant d’une partie des élèves. Ils soulignent aussi un phénomène de progression scolaire qui ne s’accompagne pas toujours d’un réel acquis. Autrement dit, certains passent en classe supérieure sans avoir consolidé les bases attendues. Cette mécanique finit par peser au lycée, puis à l’examen final.
Les difficultés d’expression en français reviennent également dans les témoignages. Ce n’est pas un détail technique. Dans un système encore très francophone, l’aisance à l’écrit conditionne la compréhension des sujets, la rédaction et la restitution des connaissances. Quand cette compétence manque, les élèves sont pénalisés dans presque toutes les disciplines, y compris celles qui ne sont pas littéraires.
Les enseignants évoquent aussi le rapport des élèves au temps scolaire. Téléphone, manque de lecture, faibles exercices à la maison : le diagnostic est connu, mais il dit surtout quelque chose de plus profond. L’école ne peut pas tout porter seule. Dans un archipel où les familles, les infrastructures, l’accès aux ressources et l’encadrement varient d’une île à l’autre, la réussite dépend d’un environnement complet. L’inégalité ne se fabrique donc pas seulement en classe. Elle se construit aussi avant et après la sonnerie.
Une lecture insulaire qui renvoie à un enjeu national
Les écarts entre Mohéli, Grande Comore et Anjouan ne doivent pas être réduits à un classement de performance. Ils révèlent des réalités différentes. Mohéli, plus petite et moins peuplée, peut parfois mieux concentrer ses efforts éducatifs. Grande Comore, où se trouve Moroni, cumule souvent les fonctions administratives et scolaires. Anjouan, plus densément peuplée, subit davantage la pression démographique et les tensions sur les services publics. Dans ce contexte, le même examen ne mesure pas seulement des connaissances. Il mesure aussi la capacité des territoires à soutenir leurs élèves dans la durée.
Cette réalité a une conséquence directe pour les familles. Quand les résultats restent faibles, le coût du redoublement s’ajoute au coût déjà lourd de la scolarité. Pour les ménages modestes, cela peut signifier une année perdue, des frais supplémentaires et parfois l’abandon d’un parcours scolaire. Le problème touche donc autant la cohésion sociale que la performance éducative.
Sur le plan institutionnel, l’enjeu est clair : le bulletin unique, les assises nationales et les objectifs affichés n’auront d’effet durable que s’ils s’accompagnent d’un meilleur suivi des apprentissages, d’une formation continue des enseignants et d’un rééquilibrage des moyens entre les îles. Les résultats du bac 2026 ne signalent pas un échec isolé. Ils rappellent qu’une réforme éducative ne se juge pas à une annonce, mais à sa capacité à réduire les écarts réels dans les classes.
Un test pour la crédibilité des réformes à l’échelle comorienne
À l’échelle de l’Union des Comores, le bac sert de thermomètre politique autant que scolaire. Quand la réussite progresse d’une année sur l’autre, le gouvernement peut y voir un signe d’amélioration. Mais quand les écarts entre îles restent marqués, la question devient plus exigeante : qui bénéficie réellement des réformes, et à quel rythme ? C’est là que se joue la crédibilité de la politique éducative, dans un pays où l’école reste un investissement central pour la mobilité sociale et pour la préparation des jeunes aux dynamiques régionales de l’océan Indien et du continent africain.
La prochaine étape sera donc décisive. Il faudra observer si les autorités transforment les constats des assises en mesures concrètes, si les écarts insulaires se réduisent lors des prochaines sessions, et si les élèves sortent de terminale avec des bases plus solides. Aux Comores, la question n’est plus seulement de réussir davantage. Elle est de réussir partout, avec les mêmes exigences et les mêmes chances.