À Volo-Volo, le grand marché de Moroni, un étal peut faire vivre une famille aux Comores et soutenir des proches à Madagascar. Une réforme du commerce intérieur pourrait désormais réserver certaines de ces activités aux Comoriens d’origine. Pour les commerçantes malgaches, l’incertitude porte autant sur leur droit de travailler que sur les revenus du quotidien.
Une réforme qui touche le commerce de proximité
Adoptée par l’Assemblée de l’Union le 15 juin 2026, la loi sur le commerce intérieur a été promulguée en juillet. Les sources consultées divergent sur le jour exact : l’Agence gabonaise de presse indique le 21 juillet, tandis que La Gazette des Comores rapporte le 27 juillet. En l’absence du texte officiel intégral consultable permettant de trancher, cette date doit rester attribuée.
Selon les comptes rendus publiés, les articles 26 et 27 réservent aux seuls « Comoriens d’origine » certaines activités de petit commerce. La notion renverrait aux personnes ayant acquis la nationalité par filiation. Les citoyens naturalisés seraient donc également concernés par l’exclusion, au-delà des seuls ressortissants étrangers.
Les activités citées comprennent notamment les épiceries de quartier, la vente ambulante, la coiffure, la couture, les salons de beauté et certains petits restaurants. La loi entend encadrer le commerce intérieur et est présentée par ses défenseurs comme un moyen de protéger l’emploi local et la souveraineté économique. Toutefois, les modalités précises d’application restent déterminantes pour savoir quels métiers et quelles situations seront effectivement visés.
À la date des reportages publiés début octobre, les textes d’application n’étaient pas encore disponibles. La mesure était ainsi adoptée et promulguée, mais ses effets pratiques n’étaient pas encore clairement établis. Cette distinction compte : elle ne permet pas de conclure que les étals concernés ont déjà dû fermer.
Des conséquences immédiates encore incertaines
À Volo-Volo, des commerçants malgaches disent craindre pour leur activité. Une vendeuse de chaussures interrogée dans plusieurs reportages explique qu’elle envoie chaque mois une partie de ses revenus à sa famille restée à Ambilobe, dans le nord de Madagascar. Ces sommes, rapportées entre 50 et 100 euros par mois, illustrent le lien direct entre petit commerce aux Comores et revenus de ménages de l’autre côté du canal du Mozambique.
La communauté malgache présente dans l’archipel est estimée à environ 20 000 personnes par les médias ayant couvert le sujet. Ce chiffre est une estimation rapportée, non un recensement officiel vérifié ici. Les personnes les plus exposées seraient celles qui tirent leurs revenus de petits étals ou de services de proximité, notamment des femmes travaillant dans la vente, la coiffure ou la préparation de produits.
Le débat ne se limite pas aux commerçants étrangers. Si les personnes naturalisées sont bien exclues de la catégorie des « Comoriens d’origine », la règle pourrait aussi affecter des familles installées de longue date, des parents d’enfants comoriens et des ménages mixtes. L’application concrète dépendra notamment des justificatifs demandés, des contrôles et des éventuelles mesures transitoires.
Le droit comorien encadrait déjà l’activité professionnelle des étrangers. La loi de 1988 sur leurs conditions de séjour prévoit notamment des titres de résidence et des autorisations pour exercer une activité professionnelle. La nouvelle réforme soulève donc une question supplémentaire : au-delà du statut migratoire et des formalités commerciales, certaines activités seraient désormais réservées en fonction de l’origine de la nationalité.
Souveraineté économique et égalité devant la loi
Les défenseurs de la réforme présentent cette réserve comme un outil de protection des commerçants comoriens et de formalisation du secteur. Hamidou Mhoma, vice-président de l’organisation patronale Nouvelle Opaco, défend le droit du pays à orienter l’investissement étranger vers des secteurs où manquent capitaux ou compétences. C’est une lecture économique que les autorités et les acteurs favorables à la loi mettent en avant.
Les critiques portent, elles, sur la distinction entre citoyens selon l’origine de leur nationalité et sur les moyens de subsistance des commerçants concernés. Des juristes et des représentants de la société civile interrogent la compatibilité de cette distinction avec le principe d’égalité. D’autres alertent sur les conséquences possibles pour les femmes malgaches et les familles qui dépendent de leurs revenus. Ces objections relèvent d’un débat juridique et social ; les sources disponibles ne permettent pas de présenter une décision judiciaire sur la loi.
La réforme s’inscrit aussi dans une économie où les marchés et les activités à petite échelle jouent un rôle concret pour l’emploi et l’approvisionnement quotidien. Restreindre l’accès à certains métiers pourrait ouvrir des débouchés à des commerçants comoriens, mais aussi réduire le nombre d’étals ou modifier les prix et l’offre dans certains quartiers. Ce sont des effets possibles, pas des conséquences déjà mesurées.
Un enjeu régional dans l’océan Indien
Le dossier dépasse la seule relation entre commerçants et administration. Les Comores et Madagascar partagent des circulations humaines, des liens familiaux et des échanges dans l’océan Indien. La diaspora malgache installée dans l’archipel contribue à ces échanges par son travail et ses transferts d’argent. La manière dont la loi sera appliquée peut donc peser sur les relations sociales locales, mais aussi sur le climat entre les deux pays.
Le moment est sensible : des liaisons aériennes directes entre Moroni et Antananarivo ont repris après plusieurs années d’interruption, dans un contexte bilatéral marqué par des tensions antérieures. La communauté malgache a également organisé un rassemblement à Moroni le 23 août 2026, selon les médias qui ont suivi le dossier. Ces éléments donnent au débat une dimension diplomatique, sans établir qu’ils sont la cause de la réforme.
À l’échelle continentale, les restrictions d’accès aux petits commerces interrogent l’équilibre entre protection des activités locales et égalité de traitement des personnes. Chaque pays définit ses règles, mais les conséquences se font sentir dans les mobilités et les échanges régionaux. Aux Comores, les prochains éléments à surveiller sont la publication des textes d’application, la définition administrative des activités concernées et les garanties prévues pour les personnes déjà en activité. C’est à ce stade que l’écart entre le principe voté et la vie des marchés de Moroni pourra être évalué.