Dans l’archipel des Bijagós, la protection de la nature repose aussi sur des règles locales et sur les usages des communautés. Cette organisation est désormais reconnue à l’échelle mondiale. L’enjeu, pour la Guinée-Bissau, sera de faire vivre cette reconnaissance sans réduire les îles à une destination touristique.
Un territoire insulaire façonné par les marées
Au large de Bissau, les 88 îles et îlots des Bijagós forment un ensemble de chenaux, de mangroves, de vasières et de plages. Deux fois par jour, les marées découvrent puis recouvrent de vastes étendues. Ces milieux nourrissent les poissons et accueillent de nombreuses espèces marines et migratrices.
En 1996, l’UNESCO a reconnu l’archipel de Bolama-Bijagós comme réserve de biosphère. En 2025, elle a inscrit les écosystèmes côtiers et marins de l’archipel au patrimoine mondial, sous le nom d’Omatí Minhô. La désignation souligne à la fois la richesse écologique du site et les pratiques de gestion qui contribuent à sa préservation. La fiche de l’UNESCO sur les écosystèmes des Bijagós détaille cette reconnaissance.
Le classement ne part pas de zéro. Le parc national marin de João Vieira et Poilão, le parc national d’Orango et l’aire marine protégée communautaire des îles Urok composent déjà un réseau de protection. L’UNESCO relève que ces espaces ont été établis entre 2000 et 2005 et qu’un plan de gestion intégrée de la réserve de biosphère a été adopté en 2023.
Des milieux importants pour les habitants et la faune
Les Bijagós ne sont pas un espace vide réservé à la conservation. Des communautés y vivent de la pêche, de la riziculture et d’autres activités liées aux ressources de l’archipel. La Convention de Ramsar, qui recense les zones humides d’importance internationale, décrit aussi leur rôle dans les moyens de subsistance et dans les pratiques culturelles des habitants.
Les mangroves et les vasières servent de zones de reproduction et d’alimentation à la faune. Tortues marines, lamantins et dauphins figurent parmi les espèces présentes. L’archipel accueille également des oiseaux migrateurs qui empruntent la voie de migration Est-Atlantique, reliant des zones de nidification du nord de l’Europe et de l’Asie à leurs sites d’hivernage en Afrique.
Le chiffre souvent cité de plus de 870 000 limicoles — des oiseaux qui se nourrissent notamment dans les vasières — correspond à des observations réalisées en 2001, et non à un comptage récent. Ramsar rapporte ce relevé pour illustrer l’importance du site. Le plan national de biodiversité bissau-guinéen donne, lui aussi, des estimations élevées de la présence d’oiseaux d’eau, tout en montrant que les chiffres varient selon les périodes et les méthodes de comptage. Il faut donc éviter de présenter cette donnée ancienne comme un effectif actuel.
Des règles locales au cœur de la conservation
La protection repose aussi sur des normes coutumières et sur l’organisation des communautés. Les autorités nationales et les gestionnaires d’aires protégées s’appuient sur ces règles, en complément des dispositifs juridiques. Pour l’UNESCO, cette combinaison entre gestion locale et action publique contribue à l’état de conservation du site.
Cette approche implique un équilibre délicat. La pêche fait vivre des ménages, mais une pression accrue sur les ressources peut fragiliser les écosystèmes. Le tourisme peut créer des revenus, mais aussi accroître les besoins en transport, en eau et en infrastructures. Dans un archipel dispersé, les effets ne sont pas identiques pour les habitants des îles les plus accessibles et pour ceux des localités plus éloignées.
La reconnaissance internationale peut renforcer la visibilité des Bijagós et soutenir la protection de leurs milieux. Elle ne garantit toutefois ni des financements suffisants, ni une répartition équitable des retombées. Les décisions sur les activités autorisées, l’accès aux sites et la gestion des recettes auront des conséquences concrètes pour les communautés, les pêcheurs et les autorités de conservation.
Traditions sociales : éviter les généralisations
Les sociétés bijagós sont souvent décrites à travers leurs structures matrilinéaires, où l’appartenance familiale se transmet par la lignée maternelle. Mais cette caractéristique ne signifie pas que les pratiques sont identiques dans tout l’archipel, ni que les femmes détiennent partout les mêmes responsabilités.
Une étude ethnographique consacrée à l’île de Caravela décrit notamment une tradition où les femmes prennent l’initiative du choix du conjoint. Ce travail, publié en 1984, documente un contexte précis et ancien. Il ne suffit pas à établir que la même pratique s’applique aujourd’hui à toutes les îles. Les coutumes évoluent, et les relations entre résidence, parenté et mariage ne se résument pas à une formule générale sur un « matriarcat ».
Présenter ces pratiques avec précision compte autant que protéger les paysages. Les habitants ne sont pas un décor culturel destiné aux visiteurs : leurs décisions et leurs connaissances participent à la gestion quotidienne des îles. Les reconnaître suppose de parler de sociétés diverses et en évolution, plutôt que de figer leurs traditions.
Un enjeu pour la Guinée-Bissau et la région
Pour la Guinée-Bissau, pays côtier d’Afrique de l’Ouest, les Bijagós réunissent des enjeux de biodiversité, d’activités économiques et de gouvernance locale. La gestion de la pêche et des milieux marins dépasse par ailleurs les frontières administratives : les espèces migratrices et les courants relient les îles aux autres espaces côtiers de la région.
Le classement de 2025 donne une portée internationale à un patrimoine dont la préservation dépend aussi de choix nationaux et communautaires. La suite se jouera dans l’application du plan de gestion, le suivi régulier des espèces et la capacité à concilier les revenus locaux avec la protection des habitats. Pour les Bissau-Guinéens, l’enjeu n’est pas seulement de faire connaître les Bijagós, mais de maintenir les conditions qui permettent aux communautés et aux écosystèmes d’y perdurer.