Quand une carte dit plus qu’un atlas
À New York, un vote apparemment technique a porté une charge politique nette : la manière de dessiner le monde influence la manière de le penser. Pour le Togo, qui a porté cette bataille au nom du groupe africain, l’enjeu dépasse la cartographie. Il s’agit aussi de rétablir une forme de justesse symbolique autour d’un continent souvent montré à une échelle qui ne correspond pas à sa place réelle.
Cette séquence s’inscrit dans une dynamique déjà engagée sur le continent. En février 2026, l’Union africaine a endossé l’initiative “Correct the Map”, présentée comme une correction de longue date des projections qui rétrécissent visuellement l’Afrique. La Communauté africaine n’a donc pas découvert le sujet au moment du vote de l’Assemblée générale : elle l’avait préparé, défendu et installé dans l’agenda diplomatique.
Une résolution portée par Lomé, validée à New York
Vendredi 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution invitant les États membres et les institutions internationales à privilégier des projections cartographiques plus fidèles aux superficies, notamment Equal Earth, plutôt que la projection de Mercator, historiquement utilisée pour la navigation mais trompeuse sur les tailles relatives. La résolution n’interdit pas Mercator et ne s’impose pas comme une obligation juridique ; elle encourage un changement de pratique.
Le vote a été très large : 164 voix pour, une voix contre, et six abstentions, selon les dépêches fondées sur le scrutin de l’Assemblée générale. Les États-Unis ont été le seul État à voter contre. Dans l’hémicycle, plusieurs délégations ont aussi tenu à rappeler que la projection Equal Earth, conçue pour respecter davantage les surfaces, ne règle pas tous les usages cartographiques, mais qu’elle corrige une distorsion majeure dans la perception du continent africain.
Le ministère togolais des affaires étrangères a présenté ce résultat comme l’aboutissement d’une campagne diplomatique menée “au nom de l’Afrique”. Robert Dussey, chef de la diplomatie togolaise, a défendu l’idée qu’une carte n’est pas seulement un objet technique, mais aussi un outil de représentation qui pèse sur les imaginaires. Le site officiel de la diplomatie togolaise et la présidence togolaise ont relayé cette lecture, en soulignant le rôle de Lomé dans la préparation du texte soumis aux Nations unies.
Ce que change, concrètement, la bataille des projections
Le fond du débat est simple. Mercator a été conçu au XVIe siècle pour faciliter la navigation maritime. Cette projection conserve les angles, mais elle agrandit les territoires à mesure qu’ils s’éloignent de l’équateur. L’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie y apparaissent souvent plus petites qu’en réalité, tandis que l’Europe et l’Amérique du Nord gagnent visuellement du poids. L’effet n’est pas anodin dans les manuels scolaires, les plateformes numériques, les supports diplomatiques et la communication publique.
Dans les faits, la résolution votée à l’ONU n’efface pas d’un trait ce biais ancien. Elle ouvre plutôt un espace de normalisation progressive. Si les agences onusiennes, les ministères, les éditeurs scolaires et les entreprises de cartographie numérique suivent cette recommandation, l’image mentale de l’Afrique peut évoluer. Le changement serait discret au départ, mais durable. Il toucherait d’abord les usages pédagogiques et institutionnels, puis les usages grand public.
La réaction de l’Union africaine a confirmé que cette question dépasse la seule technique. Addis-Abeba y voit un levier de “représentation plus juste” du continent, en phase avec l’Agenda 2063, la feuille de route africaine de transformation. L’UA relie ainsi la cartographie à une bataille plus large : celle de la place de l’Afrique dans les savoirs, dans les récits et dans les institutions globales.
Le Togo, de son côté, tire aussi un bénéfice diplomatique évident de cette séquence. Lomé s’affirme comme un pays capable de transformer une question symbolique en dossier multilatéral structuré. Pour un État ouest-africain de taille moyenne, cette capacité à fédérer un groupe régional dans un débat mondial compte autant que le vote lui-même. Elle renforce une ligne déjà visible dans la diplomatie togolaise : peser par l’initiative, pas seulement par la taille.
Une portée ouest-africaine, puis continentale
Au niveau régional, l’épisode parle aussi à la CEDEAO, même si l’organisation n’est pas directement à l’origine du texte. En Afrique de l’Ouest, où les débats sur l’éducation, les curricula et la souveraineté narrative reviennent souvent dans les discussions publiques, une décision de ce type peut nourrir des choix concrets dans les programmes scolaires et les institutions culturelles. Le signal envoyé par Lomé dépasse donc la diplomatie classique.
Au plan continental, le sujet touche à la manière dont l’Afrique se voit et se fait voir. La correction d’une carte ne change ni les frontières ni les rapports de force, mais elle peut corriger un réflexe ancien : confondre représentation visuelle et hiérarchie réelle. Dans cette affaire, le continent n’a pas seulement demandé à être mieux dessiné. Il a demandé à être regardé sans réduction.
La suite se jouera dans les usages. Les Nations unies, leurs agences, les systèmes éducatifs et les grandes plateformes de cartographie devront décider s’ils traduisent ce vote en pratiques concrètes. C’est là que l’enjeu deviendra mesurable : dans les cartes consultées par les élèves, les fonctionnaires, les chercheurs et les citoyens. Et c’est là, aussi, que la portée du combat porté par le Togo prendra toute sa dimension africaine.