Quand le lac recule, c’est toute l’économie locale qui vacille

Dans la province du Lac, au Tchad, le problème ne se limite pas à la pêche. Quand l’eau se retire, ce sont les repas, les revenus, les déplacements et même l’équilibre social des villages riverains qui se dérèglent. Autour du lac Tchad, des familles entières vivent encore de la pêche, de l’agriculture de décrue et du petit commerce lié aux marchés de rive. Quand ces trois activités se grippent, le coût de la vie monte vite et les marges de survie se réduisent.

Le lac Tchad n’est pas un décor lointain. C’est un espace de vie partagé par le Cameroun, le Tchad, le Niger et le Nigeria, géré de manière coopérative par la Commission du bassin du lac Tchad, dont le siège est à N’Djamena. Cette institution régionale existe depuis 1964 et son mandat porte sur la gestion durable de l’eau, la coopération entre États et la stabilité du bassin. Dans ce type de bassin transfrontalier, une baisse des captures, une crue imprévue ou un problème de sécurité se répercutent de l’autre côté de la frontière.

Un écosystème sous pression, entre climat, usage de l’eau et insécurité

Le cœur du sujet est connu depuis longtemps. Le Programme des Nations unies pour l’environnement a rappelé que le lac a perdu environ 90 % de sa surface depuis les années 1960, sous l’effet combiné des sécheresses, de la surexploitation de l’eau et du changement climatique. La surface est passée d’environ 26 000 kilomètres carrés en 1963 à moins de 1 500 kilomètres carrés aujourd’hui, même si le lac reste saisonnier et changeant selon les périodes.

Cette contraction ne raconte pas seulement une histoire écologique. Elle bouleverse la chaîne économique entière. La FAO a documenté dès ses travaux sur le bassin que la pêche intérieure, l’agriculture et l’élevage sont intimement liés aux cycles de l’eau. Quand les pluies deviennent irrégulières, les zones de reproduction des poissons se raréfient, les cultures de décrue perdent leur rendement et les ménages doivent acheter plus de nourriture au lieu d’en produire. L’effet est immédiat sur les prix locaux, surtout dans les zones enclavées.

À cette fragilité environnementale s’ajoute une pression sécuritaire ancienne. Le bassin du lac Tchad reste marqué par les violences liées à Boko Haram et à l’État islamique en Afrique de l’Ouest. En 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a de nouveau signalé une hausse des incidents et des morts dans le bassin, avec des déplacements qui pèsent sur les communautés hôtes. Cela signifie, très concrètement, des zones de pêche moins accessibles, des marchés perturbés et des déplacements plus coûteux pour les petits producteurs.

Ce que vivent les Tchadiens du Lac : moins de poissons, plus de dépenses

Sur le terrain, la baisse des prises change le quotidien en profondeur. Les pêcheurs doivent aller plus loin, rester plus longtemps sur l’eau ou utiliser des filets moins sélectifs pour compenser. Certains se tournent vers des engins qui capturent des poissons plus petits ou moins nombreux, ce qui entretient un cercle de raréfaction. D’autres abandonnent partiellement la pêche pour des activités de survie, souvent moins rémunératrices. Les femmes, très présentes dans la transformation et la vente du poisson, sont également touchées, parce que la raréfaction du produit diminue les revenus de tout l’aval de la filière.

Dans la province du Lac, la question alimentaire est donc aussi une question de pouvoir d’achat. Quand le poisson manque, les ménages se rabattent sur d’autres aliments importés ou transportés depuis plus loin. Or les coûts logistiques montent vite dans un espace où les routes sont parfois difficiles, les passages contrôlés et les marchés exposés aux aléas sécuritaires. Le résultat est classique mais rude : davantage de dépenses pour moins de revenus, donc une pression accrue sur les ménages les plus modestes.

Le Tchad connaît déjà des chocs climatiques sévères ailleurs sur son territoire. L’UNICEF rappelle que le pays fait partie des États les plus vulnérables au monde pour les enfants face aux aléas climatiques, avec des épisodes récurrents d’inondations et de sécheresses. Cette vulnérabilité nationale renforce la fragilité du Lac : lorsque la même famille doit affronter des récoltes irrégulières, des revenus halieutiques instables et des risques d’insécurité, sa capacité d’adaptation diminue fortement.

Une réponse régionale encore incomplète, mais déjà engagée

Face à cela, la réponse ne peut pas être strictement locale. La Commission du bassin du lac Tchad a adopté un programme stratégique 2023-2037 et un plan d’action qui misent sur la restauration des écosystèmes, l’adaptation climatique, la gestion de l’eau et le soutien aux moyens d’existence. En mars 2026, à N’Djamena, ses ministres ont encore insisté sur la résilience climatique et la gestion durable des ressources en eau, signe que le dossier reste une priorité régionale.

La lecture africaine du dossier est importante. Dans le bassin du lac Tchad, il ne s’agit pas seulement de “sauver un lac”, mais de protéger un espace de production, de mobilité et de paix. La coopération entre les États riverains compte autant que les financements extérieurs. Les projets de gestion de l’eau, de pisciculture, de restauration des zones humides et de sécurisation des couloirs commerciaux peuvent amortir le choc, à condition d’être conçus avec les communautés et non à leur place.

À l’échelle continentale, le lac Tchad sert aussi de test. Le bassin concentre des tensions déjà visibles ailleurs en Afrique : pression démographique, variabilité climatique, concurrence sur l’eau, insécurité et fragilité des économies rurales. Ce qui s’y joue dépasse donc la province du Lac. Le prochain enjeu sera de savoir si les engagements régionaux, déjà posés sur la table à N’Djamena, se traduisent en eau disponible, en poisson accessible et en revenus stables pour les Tchadiens du bassin.