Au Soudan, la guerre ne se joue plus seulement sur le terrain

À Khartoum, la bataille ne concerne pas seulement les armes. Elle se mène aussi dans les récits, les réseaux d’influence et les couloirs diplomatiques. Dans un pays où la guerre a déjà détruit des institutions, chaque tentative de peser sur la lecture internationale du conflit a des effets très concrets pour les civils soudanais.

Depuis avril 2023, le Soudan est déchiré par l’affrontement entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide, les RSF, un groupe paramilitaire issu de l’ancien appareil sécuritaire. Les estimations les plus reprises par les Nations unies évoquent des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, tandis que plusieurs zones du pays ont été poussées au bord ou au cœur de la famine. Dans ce contexte, le contrôle du récit compte autant que le contrôle d’un axe logistique ou d’un aéroport.

Un conflit soudanais au centre des rivalités régionales

Le Soudan se trouve à la jonction de plusieurs espaces stratégiques : la mer Rouge, le Sahel, la Corne de l’Afrique et le bassin du Nil. Autour de la guerre, les lignes de fracture dépassent largement le duel entre les deux camps soudanais. Elles touchent les routes d’approvisionnement, les circuits de l’or, les flux d’armes et les alliances de circonstance qui traversent la région.

C’est aussi ce qui explique la sensibilité des accusations visant des acteurs extérieurs. Depuis des mois, les débats à l’ONU sur le Soudan portent sur l’embargo sur les armes, la responsabilité des soutiens étrangers et la protection des civils. Le Conseil des droits de l’homme et les mécanismes d’enquête onusiens sont devenus des terrains de confrontation diplomatique, pas seulement des lieux de constat.

Ce que révèle le rapport d’Anthropic

Le 10 septembre 2026, Anthropic a publié un rapport de sécurité décrivant une opération d’influence que l’entreprise relie, avec un degré de certitude élevé, à des responsables du gouvernement des Émirats arabes unis. Selon ce document, l’opération visait notamment à orienter le récit sur la guerre au Soudan et à neutraliser des voix critiques dans les enceintes internationales.

Le rapport décrit un dispositif sophistiqué. Il mentionne l’usage d’outils d’intelligence artificielle pour administrer environ 300 faux comptes d’influenceurs, produire des rapports présentés comme indépendants, fabriquer une ONG de façade et préparer des témoignages destinés à être lus devant une session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, sans mentionner le rôle émirati. Anthropic dit aussi que des contre-dossiers ont été montés contre des rapporteurs spéciaux ayant critiqué la conduite d’Abou Dhabi au Soudan.

Cette fois, la question n’est plus seulement celle d’une opinion favorable à un camp. Le rapport évoque une organisation structurée, avec des bénéficiaires au sein de l’appareil émirati. La nuance est importante. Elle distingue une campagne d’influence spontanée d’une opération pensée pour infléchir la responsabilité internationale autour du conflit soudanais.

Des accusations anciennes, désormais étayées par un nouvel angle

Depuis plusieurs années, le président algérien Abdelmadjid Tebboune accuse les Émirats arabes unis d’agir, dans plusieurs crises africaines, comme un acteur de déstabilisation plutôt que comme un simple partenaire diplomatique. Le Soudan revient régulièrement dans ce discours. Jusqu’ici, ces accusations relevaient surtout du registre politique et diplomatique.

Le rapport d’Anthropic ne prouve pas tout. Il ne documente pas, à lui seul, une livraison d’armes au Soudan. En revanche, il donne du poids à une partie du reproche algérien : l’idée qu’Abou Dhabi cherche à peser, discrètement, sur la manière dont la guerre soudanaise est racontée et arbitrée à l’international. Pour Alger, cela renforce une lecture déjà installée dans son affrontement avec les Émirats.

Cette séquence intervient alors que l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis le 10 septembre 2026, après avoir affirmé avoir épuisé toutes les voies de maintien du dialogue. Le geste algérien donne une charge politique supplémentaire au rapport publié le même jour, même si les deux sujets ne se confondent pas.

Ce que cela change pour les Soudanais et pour la région

Pour les Soudanais, l’enjeu reste d’abord militaire et humanitaire. Quand des soutiens extérieurs alimentent la guerre, ils allongent sa durée, compliquent tout cessez-le-feu et retardent l’accès à l’aide. Quand des campagnes d’influence brouillent la responsabilité des acteurs, elles affaiblissent aussi les mécanismes de reddition des comptes. Dans un pays déjà fracturé, cette bataille narrative peut peser sur l’acheminement de l’aide, sur la pression diplomatique et sur la crédibilité des enquêtes internationales.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Dans les capitales étrangères, la guerre du Soudan se lit souvent à travers des alliances, des intérêts sécuritaires ou des routes commerciales. À Khartoum, à Omdurman, à El-Fasher ou dans les zones rurales, elle se traduit d’abord par l’insécurité, les déplacements forcés, la cherté des biens de base et l’effondrement des services publics. Les civils subissent donc à la fois la violence directe et la manipulation du récit.

Les rapports récents de l’ONU et les enquêtes d’organisations de défense des droits humains ont déjà décrit la circulation de réseaux transnationaux de soutien, de combattants, de financement et d’équipements autour du conflit. Le document d’Anthropic s’inscrit dans cette accumulation. Il ajoute un volet nouveau : l’usage présumé d’outils numériques avancés pour influencer les débats internationaux sur le Soudan.

À l’échelle africaine, le signal est clair. Les conflits du continent ne se limitent plus aux fronts armés. Ils se jouent aussi dans les plateformes numériques, les couloirs de l’ONU, les réseaux d’alliances régionales et les circuits d’influence privée. Pour l’Union africaine, pour l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, et pour les États voisins du Soudan, la question devient plus large : comment protéger les processus de médiation quand la guerre est prolongée par des soutiens extérieurs, visibles ou clandestins ?

Le prochain test sera diplomatique. L’ONU continue de débattre du durcissement ou de l’extension de l’embargo sur les armes lié au Soudan. En parallèle, la guerre reste ouverte sur le terrain. Tant que ces deux fronts ne se rejoindront pas dans une pression politique réelle, les Soudanais resteront pris dans un conflit où la bataille des armes et celle des récits avancent ensemble.