À Tawila, à l’ouest d’El-Fasher, certains déplacés attendent encore des nouvelles de proches disparus pendant leur fuite. Un an après la prise de la ville, la question ne porte donc pas seulement sur le bilan des violences : elle concerne aussi la protection des survivants, l’accès aux secours et le risque de nouvelles attaques.

Une ville assiégée, puis conquise

El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, était le dernier grand centre de la région tenu par l’armée soudanaise. Les Forces de soutien rapide (FSR), groupe paramilitaire engagé contre l’armée depuis avril 2023, ont pris la ville le 26 octobre 2025, après un siège de plusieurs mois. L’offensive a clos un encerclement qui avait fortement réduit les possibilités de fuite et d’approvisionnement.

Le Darfour porte déjà les traces de violences anciennes et de déplacements massifs. Mais la guerre actuelle oppose deux forces qui se disputent le pouvoir et le contrôle du territoire à l’échelle nationale. Elle a déplacé des millions de personnes et fragilisé les services essentiels, tandis que l’autorité politique et militaire reste fragmentée.

Cette crise concerne aussi les pays voisins. Le Tchad accueille des personnes qui ont fui le Darfour, tandis que l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique, a réclamé un cessez-le-feu et la protection des civils après la chute de la ville. La guerre soudanaise dépasse ainsi les lignes de front : elle pèse sur les communautés frontalières et les capacités d’accueil de la région.

Des violences documentées, des disparus toujours recherchés

Un an après les faits, la Coalition pour la prévention des atrocités et la justice au Soudan avertit que des violences de grande ampleur pourraient se reproduire. Elle appelle à protéger les civils et à faire répondre les responsables de leurs actes. Cet avertissement s’appuie sur une situation où les menaces contre les populations n’ont pas disparu.

Les enquêtes des Nations unies apportent des éléments précis sur les journées qui ont suivi l’assaut. En février 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a rapporté avoir documenté plus de 6 000 morts durant les trois premiers jours de l’offensive finale. Ce chiffre repose sur des entretiens avec plus de 140 victimes et témoins, menés au Soudan et dans l’est du Tchad. Il s’agit d’un bilan documenté par l’enquête, et non d’un décompte exhaustif des victimes.

La mission internationale d’établissement des faits de l’ONU a, de son côté, décrit des attaques à grande échelle contre des civils et des crimes attribués aux FSR. En février 2026, elle a estimé que les violences présentaient les « caractéristiques d’un génocide ». Cette formulation désigne une conclusion d’experts sur les éléments observés ; elle ne constitue pas, à elle seule, un jugement d’un tribunal international.

La fuite n’a pas nécessairement signifié la mise à l’abri. Des personnes ont dû traverser des routes dangereuses, et le sort de milliers de disparus restait incertain au début de 2026, selon le rapport du Haut-Commissariat. D’autres ont rejoint Tawila, des camps au Tchad ou d’autres localités soudanaises. Les familles séparées, les enfants non accompagnés et les survivantes de violences sexuelles ont des besoins de protection qui ne s’arrêtent pas à l’arrivée dans un lieu d’accueil.

Secourir sans accès sûr, enquêter malgré les obstacles

La distance entre El-Fasher et les lieux d’accueil complique les recherches, l’assistance et le suivi des personnes déplacées. Les équipes humanitaires doivent pouvoir accéder aux civils sans entrave, y compris à ceux qui restent dans la ville ou sur les routes. Or, dans un conflit où les lignes de contrôle changent, l’accès dépend des garanties données par les forces armées et de leur respect effectif.

La réponse ne peut pas se limiter à l’aide d’urgence. Les survivants ont également besoin de soins, d’un accompagnement psychosocial et de moyens pour retrouver leurs proches. Dans les zones d’accueil, les familles déplacées partagent des ressources et des services avec les communautés locales. Les femmes et les enfants exposés aux violences ou séparés de leurs proches nécessitent une attention spécifique, sans réduire les personnes déplacées à leur statut de victimes.

La documentation des crimes pose un autre enjeu. Les témoignages recueillis, les preuves conservées et la protection des témoins peuvent contribuer à de futures procédures. Mais l’insécurité et les difficultés d’accès limitent les vérifications. Les chiffres doivent donc rester attribués, et les accusations distinguer clairement les conclusions d’enquête des décisions judiciaires.

Un avertissement pour le Soudan et la région

El-Fasher rappelle le coût des alertes ignorées. Avant sa chute, des responsables onusiens et l’IGAD avaient déjà exprimé leur inquiétude sur le siège et les risques encourus par les civils. L’organisation régionale a ensuite appelé à un cessez-le-feu. Un an plus tard, les appels à prévenir de nouvelles atrocités soulignent que l’alerte précoce n’a de portée que si elle s’accompagne de mesures concrètes de protection et d’un accès humanitaire garanti.

Le conflit oppose les Forces armées soudanaises et les FSR, mais ses effets touchent d’abord les habitants : familles séparées, commerçants privés de routes sûres, travailleurs humanitaires empêchés d’atteindre les populations. Les conséquences diffèrent selon les lieux. Les habitants encore présents à El-Fasher font face aux dangers directs ; les personnes déplacées doivent reconstruire leur quotidien ailleurs ; les communautés d’accueil absorbent une pression supplémentaire sur leurs services.

Pour l’Union africaine et l’IGAD, l’enjeu est à la fois diplomatique et régional : réduire les combats, obtenir des garanties pour les civils et soutenir une issue politique portée par les Soudanais. La suite se mesurera moins aux déclarations qu’à des signes vérifiables : la sécurité des routes, l’accès des secours, le sort des disparus et la possibilité d’enquêter sur les crimes. À El-Fasher, la mémoire des violences reste liée à une urgence présente : empêcher qu’elles se répètent.