Au Soudan, la guerre ne se joue plus seulement sur le terrain militaire

Quand un conflit entre dans sa troisième année, la question n’est plus seulement de savoir qui tient telle ville. Elle devient plus large : quelles lignes rouges ont déjà été franchies, et que reste-t-il encore de l’État soudanais ? Depuis avril 2023, la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a fait du pays la première crise de déplacement au monde, avec plus de 11 millions de déplacés internes recensés début 2025 par l’Organisation internationale pour les migrations.

Dans ce contexte, les soupçons d’emploi d’armes chimiques ne relèvent pas d’un simple épisode de plus. Ils signalent un durcissement du conflit et un affaissement supplémentaire des garanties minimales de protection des civils. Washington a, en 2025, pris des sanctions en estimant que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques, tandis que Khartoum a rejeté ces accusations et annoncé une enquête nationale.

Khartoum, al-Jaili et la bataille pour le contrôle des infrastructures

Le cœur de l’affaire se situe au nord de Khartoum, près de la raffinerie d’al-Jaili, un site stratégique pour l’énergie et les approvisionnements du pays. Des enquêtes journalistiques et des éléments documentaires publiés à partir de 2025 ont décrit deux attaques, les 5 et 13 septembre 2024, avec des barils de chlore largués dans cette zone alors contrôlée par les paramilitaires. France 24 a dit avoir authentifié des images, des vidéos et des indices matériels, et des analyses ultérieures ont confirmé que le sujet allait bien au-delà d’une rumeur de guerre.

Les documents évoqués par plusieurs médias internationaux suggèrent aussi une chaîne de décision au sommet de l’appareil militaire soudanais. Dans cette lecture, le recours au chlore n’aurait pas été fortuit, mais pensé comme un moyen de reprendre l’initiative sans détruire totalement une infrastructure dont la valeur militaire et économique restait élevée. Cette hypothèse est cohérente avec la place centrale d’al-Jaili dans le système énergétique soudanais, déjà fragilisé par la guerre et par les combats autour de Khartoum.

Une crise diplomatique qui bloque, alors que les médiations s’accumulent

Sur le plan diplomatique, le dossier ajoute une couche de tension à un paysage déjà saturé d’initiatives. L’Union africaine, l’IGAD et les Nations unies multiplient les appels à un cessez-le-feu et à une solution politique inclusive, sans parvenir à imposer une séquence de négociation durable. L’IGAD a encore réuni ses envoyés spéciaux en mars 2025 pour harmoniser les efforts de médiation, tandis que l’Union africaine a condamné la poursuite des violences et insisté sur la protection des civils.

Les États-Unis, eux, ont durci le ton en début d’année 2025 contre les deux pôles militaires du conflit : d’abord contre les paramilitaires, puis contre le chef des Forces armées soudanaises. Dans le même temps, des responsables soudanais ont dénoncé une pression étrangère jugée sélective et ont contesté les accusations d’usage d’armes chimiques. Cette séquence illustre une impasse classique des guerres prolongées : chaque camp cherche une victoire militaire avant toute concession politique, ce qui réduit l’espace pour les civils et affaiblit les médiateurs.

Ce que change une telle accusation pour les Soudanais

Pour les habitants de Khartoum, de l’État d’al-Jazira, du Darfour ou du Kordofan, le problème n’est pas abstrait. Il se traduit par des déplacements, des pénuries, des ruptures de soins et des villes fragmentées par les lignes de front. L’ONU a encore décrit en 2025 une crise humanitaire d’une ampleur exceptionnelle, avec près de 26 millions de personnes à assister dans le pays et la région, et des violations graves du droit international documentées dans plusieurs zones de combat.

Le risque, avec une affaire chimique, est aussi politique. Si elle est établie, elle renforce la perspective de sanctions, de contentieux internationaux et de nouvelles fractures dans l’armée soudanaise elle-même. Si elle reste seulement niée sans enquête crédible et transparente, elle nourrit surtout l’impunité. Dans les deux cas, la population paie le prix immédiat : plus de peur, moins d’accès humanitaire et davantage d’isolement pour les zones qui changent de main.

Une affaire soudanaise, mais une alerte africaine plus large

Le Soudan se trouve au croisement de plusieurs équilibres africains et régionaux. Son conflit pèse sur le Tchad, le Sud-Soudan, l’Égypte et la Corne de l’Afrique, où les mouvements de population, les trafics d’armes et les tensions frontalières augmentent la pression sur les États voisins. L’IGAD a rappelé qu’une paix soudanaise ne peut pas être durable sans dialogue intersoudanais et sans implication des civils, tandis que l’Union africaine continue de traiter le dossier comme une crise continentale, pas seulement nationale.

Cette affaire rappelle enfin une évidence que le continent connaît bien : la guerre moderne ne détruit pas seulement des territoires, elle érode aussi les institutions, les services publics et la confiance civique. Au Soudan, la capitale Khartoum n’est plus seulement un centre de pouvoir disputé. Elle est devenue le symbole d’un État qui cherche encore comment redevenir protecteur pour ses citoyens, alors que la diplomatie peine à produire autre chose qu’un surplace armé.