Pour les Soudanais, les trajets ordinaires sont devenus imprévisibles : attendre un bus, traverser un marché ou dormir près d’un aéroport peut désormais exposer aux frappes venues du ciel. En quelques jours, des attaques signalées dans le Kordofan, au Darfour et près de Khartoum ont fait plus d’une centaine de morts, selon des bilans encore provisoires.

Des lieux civils pris dans l’escalade

Le dimanche 18 octobre, une frappe de drone a touché une gare routière à Al-Dibab, dans l’ouest du Kordofan, où des voyageurs attendaient de rentrer chez eux. Des témoins et des responsables médicaux cités par plusieurs médias font état d’au moins 80 morts. Le décompte rapporté distingue des personnes tuées sur place et d’autres décédées après leur transfert ; les bilans disponibles restent difficiles à vérifier indépendamment.

Deux jours plus tôt, une frappe visant un marché aux bestiaux à Nyala, capitale du Darfour du Sud tenue par les Forces de soutien rapide (FSR), aurait tué une trentaine de personnes et en aurait blessé 47. L’armée soudanaise a reconnu des frappes dans la ville, affirmant avoir visé des installations de commandement des FSR. Les paramilitaires et des sources locales contestent ce récit et dénoncent des morts civils. L’attribution précise et les circonstances de l’attaque restent donc disputées.

Le lundi 19 octobre, une frappe près de l’aéroport de Khartoum a tué trois enfants, selon une organisation locale de suivi des violences, information rapportée séparément par l’Associated Press. Ce bilan documenté à Khartoum s’ajoute aux morts signalés ailleurs, mais ne permet pas, à lui seul, de confirmer un total consolidé pour l’ensemble des attaques récentes.

Une guerre qui s’étend au-delà des lignes de front

La guerre entre les Forces armées soudanaises et les FSR a éclaté en avril 2023. La reprise de Khartoum par l’armée en mars 2025 n’a pas mis fin aux combats ni sécurisé durablement la capitale. Les affrontements se sont déplacés et intensifiés dans plusieurs régions, notamment au Kordofan et au Darfour, tandis que les deux camps peuvent frapper à distance grâce aux drones.

Le changement est aussi technologique et tactique. Ces appareils peuvent atteindre des infrastructures et des zones densément fréquentées loin des combats terrestres immédiats. Ils compliquent les déplacements des civils, les échanges sur les marchés et l’acheminement de l’aide. Pour les familles, le risque ne se limite donc pas aux quartiers situés sur une ligne de front : il peut toucher les routes, les gares et les lieux d’activité quotidienne.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a indiqué avoir documenté au moins 1 120 civils tués par des frappes de drones au premier semestre 2026. En mai, l’ONU avait déjà décrit les drones comme la principale cause de mortalité civile liée au conflit, après avoir recensé au moins 880 morts entre janvier et avril. Ces données documentent les cas connus par l’organisation ; elles ne constituent pas nécessairement un bilan exhaustif.

Des responsabilités à établir, des civils à protéger

Les frappes attribuées aux deux camps imposent de distinguer les déclarations militaires des faits vérifiés. À Nyala, l’armée dit avoir visé des objectifs liés aux FSR ; ces dernières affirment que des civils ont été tués. À Al-Dibab, les informations disponibles décrivent une attaque meurtrière contre une gare routière, mais l’attribution et les éléments militaires éventuellement présents doivent être établis par une enquête indépendante.

Le droit international humanitaire oblige les parties à distinguer les civils des combattants et à prendre des précautions pour réduire les dommages aux populations. Une attaque contre un objectif militaire allégué ne suffit pas, à elle seule, à établir que ces règles ont été respectées. La répétition de frappes meurtrières dans des marchés ou des lieux de transport rend d’autant plus urgente une documentation indépendante des victimes et des cibles.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Les habitants des zones rurales ou des villes disputées disposent souvent de moins d’options pour contourner une route dangereuse ou accéder à des soins. À Khartoum, la proximité de l’aéroport et d’infrastructures stratégiques expose les quartiers voisins. À Nyala et dans le Kordofan, les attaques contre les marchés et les axes de transport peuvent aussi perturber l’approvisionnement et les déplacements de populations déjà prises dans le conflit.

Le défi régional : protéger les civils et relancer une médiation

La crise concerne directement la Corne de l’Afrique et les pays voisins, confrontés aux déplacements de population et aux effets d’une guerre prolongée. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est, a appelé en septembre à un arrêt des hostilités, à la protection des civils et à un processus politique conduit par les Soudanais. Elle a aussi plaidé pour une coordination des efforts avec l’Union africaine, l’ONU et la Ligue arabe.

Cette voie diplomatique reste fragile. L’Union africaine a suspendu la participation du Soudan à ses activités en 2019, et l’IGAD a récemment appelé à éviter les médiations fragmentées. Pour les acteurs régionaux, l’enjeu est double : contenir les effets de la guerre au-delà des frontières et soutenir un processus politique qui ne se limite pas à un accord entre les deux forces armées.

À court terme, les éléments à suivre sont la vérification des bilans, l’accès des équipes médicales et humanitaires aux zones touchées, ainsi que toute enquête sur les frappes. Mais la multiplication des attaques à distance souligne surtout une urgence plus large : sans cessez-le-feu et garanties concrètes pour les civils, les lieux de la vie quotidienne resteront exposés, de Khartoum aux villes du Darfour et du Kordofan.

Pour suivre les repères et déclarations cités, consulter les informations sur la frappe près de Khartoum, le bilan rapporté à Nyala, les données de l’ONU sur les drones et le communiqué de l’IGAD sur le Soudan.