Un pays vidé de ses repères, une guerre qui déborde
À Khartoum comme dans le reste du Soudan, la guerre ne se lit plus seulement sur une carte militaire. Elle se voit dans les écoles fermées, les hôpitaux éventrés et les familles qui se déplacent encore, loin de chez elles, après plus de trois ans de combats entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. L’ampleur du choc est telle que le pays reste au cœur de la plus grave crise humanitaire mondiale, avec des dizaines de millions de personnes en besoin d’aide.
Le dossier soudanais revient aussi au centre de l’agenda des droits humains à Genève. Le Conseil des droits de l’homme examine depuis 2024 les travaux de sa mission d’enquête indépendante sur le Soudan, chargée de documenter les violations commises depuis le déclenchement du conflit en avril 2023. Cette mission a déjà conclu que les deux parties avaient violé le droit international des droits humains et le droit international humanitaire, avec des faits relevant, pour la plupart, de crimes de guerre.
Des attaques de drones aux hôpitaux bombardés
Le nouveau signal d’alarme venu de l’ONU s’inscrit dans cette séquence. Volker Türk, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, appelle à un cessez-le-feu immédiat, à l’arrêt des ingérences extérieures et à un retour vers un pouvoir civil. Son avertissement s’appuie sur des constats de la mission d’enquête : montée en puissance des drones à longue portée, frappes contre des civils et destruction de biens protégés par le droit de la guerre.
Les enquêteurs de l’ONU décrivent une guerre qui vise trop souvent des lieux de vie ordinaire. Ils citent des habitations, des écoles, des hôpitaux et des marchés touchés par des frappes de drones. Ils attribuent notamment au RSF une attaque contre une école maternelle et un hôpital à Kalogie, qui aurait fait 114 morts, dont 60 enfants. Dans un autre dossier, ils rapportent qu’une frappe des Forces armées soudanaises contre l’hôpital universitaire d’Ad-Da’ein aurait tué au moins 70 personnes. Ces bilans restent présentés comme des estimations d’enquête, mais ils donnent la mesure de la violence infligée aux civils.
La mission de l’ONU note aussi, dans un rapport plus large publié en 2025, que les deux camps ont été associés à des violations répétées, dont des attaques délibérées contre des civils et des infrastructures protégées. Elle relève également une hausse des frappes de drones du RSF contre des zones civiles, notamment à Port-Soudan, dans l’État de la mer Rouge. Le Haut-Commissariat considère que de tels schémas peuvent relever de crimes de guerre.
Khartoum paie le prix d’un système de santé démantelé
La crise sanitaire ajoute une couche de fragilité à un pays déjà épuisé. L’Organisation mondiale de la Santé avertit que le système de santé soudanais est gravement dégradé, avec des attaques répétées contre les structures, le personnel et les patients. Dans son bilan de 2026, l’OMS estime que 34 millions de personnes ont besoin d’aide et que 21 millions n’ont pas accès aux services de santé. Elle signale aussi la persistance d’épidémies, de la rougeole au paludisme, dans plusieurs États, dont Khartoum.
À Khartoum, le cœur administratif et médical du pays, les dégâts sont profonds. L’OMS rappelle que le système soudanais dépendait fortement de la capitale avant la guerre, ce qui a amplifié l’effet domino lorsque les combats s’y sont installés. Un rapport de 2025 indiquait déjà que 38 % des unités de prestation de services de santé surveillées dans plusieurs États étaient totalement endommagées ou hors service. Des médias soudanais ont ensuite documenté la remise en route lente de certains hôpitaux de Khartoum, tandis que le ministère soudanais de la Santé estimait que 90 % des hôpitaux privés de l’État de Khartoum avaient été endommagés.
Cette désorganisation sanitaire change la vie quotidienne bien au-delà des lignes de front. Elle fragilise les familles déplacées, retarde les soins d’urgence et favorise les maladies évitables. Elle pèse aussi sur les revenus des ménages urbains, qui doivent financer des soins plus chers et plus rares, alors même que le travail informel reste le principal amortisseur social dans de nombreuses villes soudanaises.
Déplacements massifs, retours prudents et guerre prolongée
Le Soudan reste l’un des plus grands foyers de déplacement forcé au monde. L’IOM a signalé un pic de 11,5 millions de déplacés internes en janvier 2025, avant une baisse liée à des retours dans certaines zones reconquises par l’armée. Au 30 septembre 2025, l’agence recensait encore environ 9,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Elle indiquait également, en 2026, que le pays avait franchi le seuil de 11,6 millions de déplacés au plus fort de la crise, avant des variations selon les évolutions militaires.
Ces mouvements ne signifient pas un retour à la normale. Dans plusieurs régions, des familles rentrent dans des maisons endommagées, sans électricité stable, sans eau sûre et sans services publics fiables. L’OMS souligne que des villes comme Khartoum et des localités de l’est accueillent des retours dans des zones encore minées par les restes explosifs de guerre. L’enjeu n’est donc pas seulement militaire. Il est aussi administratif, sanitaire et économique.
Les États voisins subissent, eux aussi, les contrecoups du conflit. Les flux vers l’Égypte, le Tchad, le Soudan du Sud et l’Éthiopie ont mis sous pression les systèmes d’accueil, les marchés frontaliers et les services publics. À l’échelle continentale, le conflit soudanais pèse sur les priorités de l’Union africaine, sur la diplomatie régionale et sur la sécurité de la bande sahélo-soudanaise. L’alerte de l’ONU rappelle qu’un cessez-le-feu n’est pas seulement une exigence humanitaire ; c’est aussi une condition de survie institutionnelle pour un État dont la capitale, Khartoum, a été durablement déstabilisée.
La suite dépendra de la capacité des belligérants à freiner l’usage des drones, à protéger les civils et à laisser entrer l’aide. Pour l’instant, les rapports des Nations unies, de l’OMS et de l’OIM dessinent le même paysage : un pays épuisé, une capitale meurtrie et une guerre qui continue d’user les ressorts sociaux du Soudan, bien au-delà du front.