Dans le désert frontalier entre le Soudan et l’Égypte, l’or fait vivre des milliers de personnes et finance aussi des réseaux opaques. Une frappe sur un site minier, attribuée par une organisation soudanaise à l’armée égyptienne, met désormais à l’épreuve les relations entre Khartoum et Le Caire. Les circonstances et le bilan restent disputés.
Une zone frontalière au cœur des tensions
Jabal al-Uqaydat se trouve dans une région montagneuse où les frontières, les activités minières et les circuits commerciaux se croisent. Le secteur est proche du triangle de Halayeb, territoire revendiqué à la fois par le Soudan et l’Égypte. Les deux pays entretiennent des liens politiques étroits, mais cette proximité n’efface ni leurs différends territoriaux ni les enjeux de sécurité frontalière.
Depuis le début de la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), en avril 2023, les revenus tirés de l’or ont pris une importance accrue. Le métal alimente les échanges officiels et informels, tandis que des réseaux de contrebande échappent aux contrôles de l’État. Un rapport du groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan estimait qu’une part importante de l’or extrait dans le pays était écoulée hors des circuits déclarés. Des analyses du Sudan Transparency and Policy Tracker décrivent également le rôle de ces flux dans le financement de l’économie de guerre.
Pour les mineurs artisanaux, l’exploitation constitue une source de revenu dans un pays où le conflit a bouleversé l’activité économique. Mais travailler dans des sites éloignés, souvent sans protection ni accès rapide aux soins, expose les personnes présentes aux opérations de sécurité et aux violences. Les autorités égyptiennes ont récemment mené des opérations contre l’extraction illégale et la contrebande près de la frontière.
Des bilans divergents, une enquête annoncée
La frappe a été signalée le samedi 10 octobre 2026, sur un site aurifère de Jabal al-Uqaydat. Le collectif juridique soudanais Emergency Lawyers a fait état de 72 morts et accusé l’Égypte d’avoir mené l’attaque. Cette attribution n’a pas été établie de manière indépendante. Le gouvernement égyptien n’a pas publiquement revendiqué la frappe.
Le Sudan Doctors Network a rapporté un bilan initial différent : au moins 13 morts et 28 blessés. Le réseau médical a précisé que le nombre de victimes pourrait évoluer, notamment en raison de la gravité de certaines blessures et de l’éloignement des structures de santé. Un survivant interrogé par l’Associated Press a dit avoir vu un appareil frapper la zone, sans pouvoir en identifier l’origine. Ces témoignages confirment qu’une attaque a été signalée, mais ne suffisent pas à déterminer qui l’a menée ni le bilan définitif.
Lundi 12 octobre, le Conseil de souveraineté de transition a annoncé la création d’une commission d’enquête réunissant procureurs, magistrats et représentants des forces de sécurité. L’instance doit établir les circonstances de l’incident et remettre ses conclusions. Le Conseil a aussi indiqué que les autorités soudanaises et égyptiennes étaient en contact. Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, a évoqué le respect de la souveraineté et de la sécurité territoriale des deux pays lors d’un échange avec son homologue soudanais.
Une précédente frappe avait déjà été signalée sur le même site en juin. Des mineurs interrogés alors par le média indépendant égyptien Mada Masr avaient décrit des opérations aériennes dans la zone. Les autorités égyptiennes avaient, de leur côté, annoncé une opération contre l’exploitation aurifère illégale à l’intérieur de leurs frontières. Ces éléments éclairent le contexte, mais ne permettent pas de conclure que les deux incidents ont été menés par les mêmes forces.
Le coût humain d’une frontière difficile à contrôler
L’écart entre les bilans annoncés rend l’enquête particulièrement importante. Il faudra établir le nombre de victimes, l’emplacement exact du site et la nature des moyens employés. La question de la frontière est également centrale : dans cette zone contestée, les autorités des deux pays peuvent décrire différemment la juridiction applicable. Sans éléments vérifiables, l’accusation portée contre l’Égypte doit rester attribuée à Emergency Lawyers.
Les conséquences immédiates touchent d’abord les mineurs et leurs familles, qui peuvent perdre un revenu, un proche ou l’accès à leur lieu de travail. Les petits commerçants et transporteurs dépendent aussi de ces activités. À l’inverse, les réseaux qui contrôlent l’achat et l’acheminement de l’or peuvent continuer à tirer profit d’un commerce difficile à surveiller. L’insécurité risque ainsi de déplacer les travailleurs sans démanteler les circuits qui organisent l’extraction et la revente.
Pour les dirigeants soudanais, l’incident pose un enjeu de souveraineté au moment où l’État est déjà engagé dans une guerre contre les FSR. Pour Le Caire, la lutte contre la contrebande et les passages irréguliers relève de la sécurité nationale. L’enquête devra donc distinguer les faits documentés des arguments sécuritaires avancés par les États. Une coopération bilatérale pourrait éclaircir l’incident, mais sa crédibilité dépendra de la publication d’éléments précis et accessibles.
Un enjeu pour la région et les médiations africaines
Le Soudan est membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est qui participe aux efforts diplomatiques autour du conflit. Après une période de relations tendues avec le bloc, le pays a repris sa pleine participation en février 2026, selon l’organisation. L’IGAD et l’Union africaine défendent la souveraineté et l’intégrité territoriale des États membres, principes directement concernés par toute allégation de frappe transfrontalière.
L’affaire pourrait compliquer les relations entre deux pays qui doivent gérer une frontière étendue, des échanges informels et une guerre dont les effets dépassent le territoire soudanais. Elle rappelle aussi que les ressources minières ne sont pas seulement une question de recettes : lorsque leur commerce échappe aux mécanismes de contrôle, elles peuvent soutenir des acteurs armés et accroître les risques pour les travailleurs.
La suite dépendra de trois éléments concrets : les conclusions de la commission soudanaise, l’évolution du bilan médical et la réaction officielle de l’Égypte. Tant que ces informations ne sont pas établies, les 72 morts avancés par Emergency Lawyers et l’attribution de la frappe doivent être présentés comme des affirmations non confirmées. La transparence de l’enquête pèsera autant sur la protection des civils que sur la confiance entre Khartoum et Le Caire.