À Khartoum, la question monétaire ne se résume plus à la valeur d’un billet. Elle touche les salaires, les achats de nourriture, les transferts familiaux et la capacité des entreprises à continuer leur activité. Après plus de trois années de guerre, les autorités soudanaises préparent une nouvelle étape dans le remplacement de la livre soudanaise, mais cette opération ne suffira pas, à elle seule, à rétablir la confiance.

Une réforme conduite dans les zones contrôlées par les autorités

Le 21 septembre 2026, le général Ibrahim Jaber Ibrahim, membre du Conseil de souveraineté de transition, a présidé à Khartoum une réunion de la Haute Commission chargée du changement et du remplacement de la monnaie. Le gouverneur de la Banque centrale du Soudan, plusieurs ministres et des représentants des administrations concernées y ont participé.

Le ministre de la Culture, de l’Information, des Antiquités et du Tourisme, Khalid Al-Aïssar, a présenté la rencontre comme l’aboutissement de réunions engagées depuis plus d’un an et demi. Le projet prévoit d’abord une mise en œuvre dans les États considérés comme sûrs par les autorités. La commission veut aussi accélérer l’ouverture de comptes bancaires et l’usage des applications de paiement.

Cette orientation prolonge des opérations déjà engagées dans plusieurs régions. Le ministère soudanais de la Culture et de l’Information indique que des étapes précédentes ont concerné notamment les billets de 500 et de 1 000 livres, avec un déploiement à Khartoum, dans l’État de Gezira et dans certaines localités du Nil-Blanc au printemps 2026.

Les autorités associent le remplacement des billets à plusieurs objectifs : limiter la contrefaçon, réduire la circulation de liquidités difficiles à contrôler, lutter contre la contrebande d’or et renforcer le suivi des paiements publics. La Banque centrale souhaite également améliorer la connexion entre les applications bancaires et les administrations.

Les informations disponibles ne permettent toutefois pas d’affirmer qu’une nouvelle unité monétaire, avec une valeur différente de la livre actuelle, a déjà été officiellement annoncée. Il s’agit, à ce stade, d’un plan de remplacement et de réorganisation de la circulation monétaire, dont le calendrier complet et les modalités pratiques restent à préciser.

La guerre a désorganisé les circuits économiques

Depuis le début du conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, en avril 2023, l’économie fonctionne de manière fragmentée. Les institutions, les banques, les marchés et les axes de transport ne sont pas soumis partout aux mêmes autorités. Cette division complique la circulation des marchandises et rend le contrôle du taux de change particulièrement instable.

La guerre a aussi déplacé le centre administratif de fait vers Port-Soudan, sur la mer Rouge, tandis que Khartoum reste au cœur de la bataille politique et symbolique. Les zones reprises par l’armée et celles contrôlées par les Forces de soutien rapide peuvent appliquer des règles différentes. Une réforme monétaire menée seulement dans certaines régions risque donc de créer plusieurs espaces de circulation financière.

Le gouvernement soudanais relie la dépréciation de la livre à une « guerre économique » menée parallèlement aux combats. Cette lecture relève de la communication officielle et doit être distinguée des facteurs économiques documentés : recul de la production, perturbation des exportations, déficit public, destruction d’infrastructures et affaiblissement du système bancaire.

Une analyse économique consacrée à la Corne de l’Afrique estime que l’inflation soudanaise a atteint environ 170 % en 2024, sous l’effet de la chute de la monnaie et de la hausse des coûts du logement, du transport et de l’alimentation. Les estimations peuvent varier selon les marchés observés, car le taux officiel et les taux pratiqués dans les circuits parallèles ne coïncident pas toujours.

Le taux de change cité dans les informations diffusées à Khartoum aurait progressé de 7 000 à 8 000 livres pour un dollar en quelques semaines. Ce niveau n’a pas été confirmé par une série statistique indépendante accessible dans les sources consultées. Il illustre néanmoins une tendance largement documentée : la livre soudanaise a fortement perdu de sa valeur depuis le début de la guerre.

Changer les billets ne suffit pas à stabiliser la monnaie

Le remplacement d’une monnaie peut réduire temporairement la circulation de billets volés, contrefaits ou accumulés hors du système bancaire. Il peut aussi aider les autorités à mieux identifier les détenteurs de comptes et à accélérer les paiements numériques. Dans un pays où les banques ont été endommagées ou fermées dans plusieurs zones, ces objectifs restent difficiles à atteindre.

Le principal risque concerne les ménages qui dépendent du liquide. Les petits commerçants, les vendeurs des marchés, les travailleurs journaliers et les familles déplacées disposent rarement d’un accès régulier à une agence bancaire ou à une connexion internet stable. Une période d’échange trop courte pourrait provoquer des files d’attente, des pertes d’épargne et une hausse des commissions imposées par les intermédiaires.

Les entreprises font face à une difficulté comparable. Les importateurs ont besoin de devises pour payer les marchandises. Les producteurs agricoles ont besoin de circuits de paiement fiables pour acheter des semences, du carburant et des équipements. Dans les régions rurales, une réforme monétaire mal synchronisée avec les récoltes ou les déplacements de bétail pourrait perturber davantage les échanges.

La lutte contre la contrebande d’or constitue un autre enjeu. L’or reste l’une des principales sources de devises du Soudan, mais une partie de sa production échappe aux circuits officiels. La commission chargée de la réforme monétaire veut donc associer changement des billets, contrôle des marchés, suivi numérique et amélioration des recettes tirées des exportations agricoles et de l’élevage.

Ces mesures ne pourront produire des effets durables sans reprise de la production et sans amélioration de la sécurité. Une monnaie plus difficile à contrefaire ne crée pas de réserves en devises. Elle ne rétablit pas non plus les chaînes d’approvisionnement détruites par les combats. La stabilité dépendra donc autant de la politique monétaire que de la capacité à restaurer les activités économiques.

Un test pour l’État soudanais et pour l’IGAD

Le dossier dépasse les frontières du Soudan. Le pays appartient à l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation de la Corne de l’Afrique engagée dans les efforts de médiation régionale. La crise monétaire touche aussi les pays voisins, notamment par les transferts de réfugiés, les échanges transfrontaliers et la pression exercée sur les marchés alimentaires.

Le Soudan du Sud est particulièrement exposé. Une partie de ses exportations pétrolières dépend d’infrastructures qui traversent le Soudan. Toute nouvelle perturbation des paiements, du transport ou des recettes en devises peut donc affecter les deux économies, sans que les difficultés du Soudan ne doivent être confondues avec celles de son voisin.

Pour les autorités soudanaises, la prochaine étape sera de préciser les dates d’échange, les billets concernés, les garanties offertes aux épargnants et les régions couvertes. Il faudra aussi savoir comment seront traitées les zones où l’administration de Khartoum n’exerce pas un contrôle effectif.

La réforme sera ainsi jugée sur un indicateur simple : sa capacité à permettre aux Soudanais de payer, d’épargner et de commercer sans perdre chaque jour une nouvelle part de leur revenu. Dans le contexte actuel, remplacer les billets constitue un outil administratif. La reconstruction de la confiance, elle, dépendra de la paix, de la production et d’un système financier accessible dans tout le pays.

Sources consultées : agence soudanaise SUNA sur la réunion du 22 septembre 2026, ministère soudanais de la Culture et de l’Information sur les étapes du remplacement monétaire, Akhbar Wadi al-Nil sur les objectifs de la commission, note économique sur la Corne de l’Afrique et l’inflation au Soudan.