Une guerre qui se nourrit aussi loin de Khartoum
À Khartoum, les combats ne se résument plus à un affrontement entre deux appareils militaires soudanais. Ils s’inscrivent désormais dans une économie de guerre plus vaste, où des circuits de recrutement, de financement, de transport et d’armement traversent plusieurs frontières. C’est ce que met en lumière un nouveau rapport onusien, au moment où le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide entre dans sa quatrième année.
Pour le Soudan, cette lecture change tout. Elle signifie que la guerre ne dépend pas seulement des rapports de force internes. Elle repose aussi sur des relais extérieurs, des sociétés intermédiaires, des réseaux logistiques et des soutiens politiques qui prolongent les combats et compliquent toute médiation durable. Le pays, déjà meurtri par la fragmentation territoriale et l’effondrement de pans entiers de son économie, voit ainsi son conflit devenir un dossier régional autant que national.
Ce que dit le rapport des Nations unies
Le document rendu public par la mission internationale d’enquête du Conseil des droits de l’homme affirme avoir trouvé des « motifs raisonnables » de croire qu’un réseau transnational a fourni aux Forces de soutien rapide des armes, des moyens logistiques, de l’entraînement et des personnels étrangers, notamment des contractants colombiens impliqués dans des systèmes d’armes avancés et de drones. La mission ajoute que des individus et entités opérant depuis les Émirats arabes unis, ou liés à ce pays, ont joué un rôle important dans des réseaux de recrutement, de financement, de transport et de déploiement de contractants militaires, ainsi que dans la fourniture d’un appui matériel aux Forces de soutien rapide.
Le rapport souligne aussi que des drones fournis de l’extérieur ont renforcé les capacités de l’armée soudanaise, même si ses conclusions sur cet appui restent préliminaires. Les enquêteurs demandent en conséquence au Conseil de sécurité de prolonger l’embargo sur les armes appliqué au Soudan. La mission estime que les armes, les financements, les personnels et les technologies qui alimentent cette guerre doivent être contenus.
Les chiffres donnent la mesure de l’effondrement. Selon l’Associated Press, en s’appuyant sur ce rapport, le conflit a déjà fait au moins 59 000 morts, déplacé quelque 13 millions de personnes et poussé plusieurs zones du pays vers la famine. Ces bilans restent difficiles à vérifier au jour le jour, mais ils recoupent l’alerte répétée des Nations unies sur une crise humanitaire d’ampleur continentale.
Un embargo limité qui ne suffit plus
Le Soudan est déjà soumis à un régime de sanctions du Conseil de sécurité hérité du Darfour. Mais cet encadrement reste historiquement centré sur cette région de l’ouest, alors que la guerre née le 15 avril 2023 s’est étendue au cœur du pays et a remodelé l’espace militaire soudanais. Le mandat du panel d’experts du Conseil de sécurité couvre bien les violations de l’embargo sur les armes et les atteintes aux civils, mais le cadre n’a pas encore été étendu à tout le territoire.
C’est là que le débat devient politique. Étendre l’embargo à l’ensemble du Soudan permettrait de traiter la guerre comme un conflit national, et non comme une crise circonscrite au Darfour. Cela compliquerait les transferts d’armement, les filières de drones et les circuits de mercenaires qui passent souvent par des pays voisins, des plateformes commerciales ou des relais financiers plus discrets. Pour les civils, cela pourrait réduire la circulation des armes qui frappent marchés, écoles, hôpitaux et quartiers d’habitation. Pour les belligérants, cela signifierait une pression internationale accrue sur leurs soutiens extérieurs.
Le problème, toutefois, ne se règle pas par une seule résolution. Les Nations unies ont déjà documenté l’usage de la guerre par drones, les attaques contre les civils et la destruction des infrastructures de base. Le rapport rappelle donc une réalité simple : tant que les canaux d’approvisionnement restent ouverts, les belligérants trouvent de quoi continuer. L’embargo, s’il n’est pas contrôlé, devient une règle sans effet.
Ce que cette affaire dit du Soudan et de la région
Pour le Soudan, l’enjeu dépasse la seule diplomatie de New York ou de Genève. Le pays est devenu un carrefour de rivalités régionales, où se croisent des intérêts sécuritaires, des calculs de voisinage et des circuits commerciaux opaques. L’ONU a déjà noté, cette année, que des entités venues de plusieurs pays participaient à la circulation d’hommes et de matériel vers les Forces de soutien rapide. Des précédents sur d’autres théâtres africains montrent qu’un conflit s’aggrave vite quand ses soutiens extérieurs restent intouchés.
La portée continentale est claire. Si le Conseil de sécurité choisit d’élargir l’embargo, il donnera un signal sur la lutte contre les chaînes d’approvisionnement transfrontalières qui nourrissent les guerres africaines. S’il s’en abstient, la guerre soudanaise restera un exemple de plus d’un conflit où la pression internationale arrive après l’implantation de réseaux armés déjà profondément enracinés. Dans les deux cas, la crise soudanaise rappelle une réalité que l’Union africaine et les organisations régionales connaissent bien : sans contrôle des flux d’armes, sans surveillance financière et sans discipline des États de passage, aucune médiation ne tient longtemps.
Au Soudan, la question n’est donc plus seulement de savoir qui avance sur le terrain. Elle est aussi de savoir qui alimente la mécanique de guerre, et jusqu’où la communauté internationale acceptera de laisser ces circuits fonctionner. C’est là que se joue, désormais, une partie décisive de l’issue du conflit.