Au Soudan, la guerre se prolonge dans les commissariats et les prisons
Dans un pays où la ligne de front bouge sans cesse, l’arrestation devient parfois le prolongement du combat. Au Soudan, des femmes prises dans des zones reprises par l’armée paient aujourd’hui le prix d’une accusation floue : avoir « collaboré » avec les Forces de soutien rapide, les FSR, ce groupe paramilitaire engagé dans la guerre contre les forces armées soudanaises depuis avril 2023.
Le sujet dépasse la seule question pénale. Il touche à la façon dont l’État soudanais rétablit son contrôle sur des villes marquées par les combats, mais aussi à la place accordée aux civils, et surtout aux femmes, dans un conflit où la suspicion remplace souvent l’enquête.
Les détentions signalées concernent plusieurs lieux, dont Omdurman, El-Obeid, Kassala et Al-Qadarif, dans un pays dont la capitale administrative reste Khartoum. Cette géographie dit beaucoup du conflit : les arrestations suivent la reprise de terrain par l’armée, notamment dans des zones auparavant tenues par les FSR.
Des accusations de « collaboration » qui visent des gestes de survie
L’organisation de défense des droits des femmes SIHA dit avoir recensé près de 800 femmes détenues dans différentes prisons pour ce motif. Un chiffre proche d’un autre repère utilisé par les défenseurs des droits humains : dans un briefing de février 2026 au Conseil de sécurité, SIHA évoquait déjà plus de 840 femmes arrêtées par la police locale et le renseignement militaire dans des zones contrôlées par les Forces armées soudanaises entre août 2024 et décembre 2025. Cette convergence donne du poids à l’alerte, même si les lieux de détention et les dates exactes varient selon les vagues d’arrestation.
La logique des arrestations paraît souvent très large. Des femmes auraient été arrêtées parce qu’elles cuisinaient pour des combattants, vendaient du thé dans la rue ou tentaient d’obtenir des services de base pour leur quartier. Dans un cas cité par SIHA, une enseignante, Kadamallah Abdel-Ghani, aurait négocié avec des éléments des FSR à Khartoum-Nord afin d’autoriser la distribution d’eau. Ce type de conduite relève d’abord de la survie civile, pas d’une participation militaire.
Cette lecture rejoint celle de plusieurs organisations de droits humains. Human Rights Watch a documenté en avril 2026 des arrestations arbitraires menées par l’armée et des forces affiliées dans des zones reprises aux FSR, en soulignant que des détentions de civils, hommes et femmes, étaient souvent fondées sur l’identité, la résidence passée ou la simple suspicion de loyauté. L’organisation indique aussi qu’en janvier 2026, le chef militaire Abdel Fattah al-Burhan a ordonné la libération de 400 femmes de la prison d’Omdurman et un réexamen de certains dossiers.
Une justice de guerre qui frappe d’abord les femmes
Le problème n’est pas seulement le nombre de détenues. C’est le mécanisme lui-même. Quand un quartier a vécu sous le contrôle des FSR, y être restée devient parfois un soupçon. Or, dans une guerre civile, rester n’est pas forcément choisir. Cuisiner, vendre du thé, négocier pour de l’eau, soigner un voisin ou tenter de protéger sa famille ne constituent pas, en droit, une collaboration armée.
Les défenseurs des droits humains alertent aussi sur un autre déséquilibre. Dans les zones sous contrôle de l’armée, les familles peuvent parfois voir les détenues et des avocats peuvent accéder aux dossiers. En territoire tenu par les FSR, au contraire, des femmes auraient disparu sans que leurs proches sachent où elles se trouvent. Cette asymétrie résume la fragmentation du Soudan : la loi existe encore, mais son application dépend de celui qui tient la ville, le poste ou la prison.
Le conflit soudanais a déjà produit d’autres formes de violence contre les femmes. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits de l’ONU a décrit en septembre 2025 des détentions arbitraires, des tortures et d’autres violations graves commises par les deux camps. Human Rights Watch a, de son côté, signalé des décès en détention, des mauvais traitements et une répression qui vise aussi les travailleurs humanitaires et les bénévoles civils. Dans ce contexte, les femmes arrêtées pour « collaboration » deviennent souvent des victimes sans défense dans une guerre de représailles.
Au Soudan, la question est donc aussi institutionnelle. Quand la police, le renseignement militaire, les procureurs et les prisons opèrent dans un cadre bouleversé par le conflit, la détention préventive peut se transformer en punition politique ou sociale. Cela fragilise davantage un système judiciaire déjà abîmé par la guerre et par des années d’impunité.
Ce que cette affaire dit du Soudan et de la région
Cette vague d’arrestations compte d’abord pour les Soudanaises concernées, mais elle dit aussi quelque chose de plus large sur la guerre au Soudan. Le conflit oppose deux appareils armés, mais il se répercute sur les familles, les quartiers, les commerces informels et les services essentiels. Dans ce pays de la Corne de l’Afrique, l’accès à l’eau, au transport, aux soins et à l’aide juridique dépend désormais du rapport de force local.
Sur le plan régional, le Soudan reste un point de tension pour l’Union africaine et pour l’IGAD, l’organisation intergouvernementale qui suit les crises dans la Corne de l’Afrique. La poursuite des détentions arbitraires complique toute sortie de guerre crédible, car elle nourrit la méfiance entre communautés, renforce les logiques de revanche et affaiblit les rares espaces de médiation.
La suite dépendra de plusieurs échéances déjà visibles : l’évolution du front, les décisions judiciaires autour des détenues et la pression internationale sur les deux camps. Pour l’instant, le signal envoyé est clair : au Soudan, la reprise des villes ne rétablit pas automatiquement l’État de droit. Elle peut aussi déplacer la violence, de la ligne de front vers les cellules.