À Khartoum, l’or reste une ressource, mais aussi une ligne de front

Dans le Soudan en guerre, l’or ne sert pas seulement à exporter de la richesse. Il finance des réseaux, alimente des circuits parallèles et prolonge un conflit qui a fait basculer l’économie dans une logique de survie. C’est pour cette raison que l’interdiction européenne du commerce d’or soudanais, reprise par la Suisse le 9 septembre 2026, vise moins un métal qu’une chaîne de financement.

Le problème, toutefois, dépasse largement la seule relation entre Khartoum et les marchés européens. L’or africain change souvent de mains avant d’atteindre une raffinerie. Une fois fondu, réétiqueté ou réexporté via un pays tiers, son origine devient difficile à établir. C’est là que se joue l’efficacité réelle des sanctions.

Un contexte soudanais marqué par la guerre et par l’économie informelle

Depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide s’affrontent dans un conflit qui a fracturé le pays, déplacé des millions de personnes et réduit la capacité de l’État à contrôler ses ressources. Dans ce contexte, le secteur aurifère est devenu un terrain stratégique. Les États-Unis ont déjà décrit plusieurs sociétés liées au conflit comme des vecteurs de financement, notamment Al Junaid, holding contrôlée par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, figure centrale des RSF.

La lecture soudanaise du dossier est plus nuancée qu’un simple récit de blocus. Selon des données relayées par la presse soudanaise et par les chiffres de la Banque centrale, le pays a produit environ 70,15 tonnes d’or en 2025, mais n’en a exporté officiellement qu’environ 14,7 tonnes, pour 1,536 milliard de dollars. Ce décalage ne prouve pas à lui seul la contrebande, mais il indique clairement qu’une part importante du métal échappe encore aux circuits déclarés.

Autre donnée structurante : l’exploitation artisanale domine encore le secteur. En pratique, cela signifie des milliers d’acteurs dispersés, des routes de sortie multiples et un contrôle étatique fragile, surtout hors des grands centres. Dans un pays où les institutions fonctionnent sous contrainte, cette fragmentation rend la traçabilité beaucoup plus difficile que dans une filière industrielle classique.

Ce que disent Bruxelles et Berne

Le 13 juillet 2026, le Conseil de l’Union européenne a renforcé son régime de sanctions sur le Soudan en ajoutant une interdiction ciblant l’achat, l’importation ou le transfert d’or originaire du Soudan, y compris lorsque ce métal a transité par un pays tiers. Le texte interdit aussi l’exportation de certains biens pouvant servir à l’extraction ou à l’exploitation aurifère. L’objectif affiché est clair : couper une ressource considérée comme essentielle à la stabilité financière des belligérants.

La Suisse s’est alignée en septembre 2026. Le Conseil fédéral a annoncé l’interdiction d’acheter et d’importer de l’or d’origine soudanaise. Berne a ainsi rejoint le durcissement européen, tout en soulignant la nécessité de viser les circuits qui masquent l’origine réelle du métal. C’est une mesure politiquement forte, mais techniquement exigeante.

Le cœur du problème tient à la chaîne de valeur. Les propres documents suisses et européens rappellent que l’or peut être raffiné dans un pays tiers avant d’être exporté vers un autre marché, ce qui brouille la provenance minière initiale. Autrement dit, un lot extrait au Soudan peut apparaître comme originaire d’un hub de raffinage ou de négoce. Tant que cette étape n’est pas mieux documentée, la sanction reste vulnérable à la requalification commerciale.

La faille des routes de transit

Les chiffres mondiaux montrent l’ampleur du défi. SWISSAID estime qu’en 2022 plus de 435 tonnes d’or ont quitté l’Afrique sans être déclarées, soit plus d’une tonne par jour. L’étude attribue une part majeure de ces flux aux Émirats arabes unis, devant la Suisse et l’Inde. Ce n’est pas un détail logistique : quand le métal passe par un hub, la traçabilité exigée par les sanctions devient beaucoup plus fragile.

La Suisse, en particulier, occupe une place singulière dans cette économie. Elle reste l’un des premiers acteurs mondiaux du raffinage et du commerce de l’or. Le pays a importé 420 tonnes d’or depuis les Émirats arabes unis en 2025, selon des données douanières relayées par SWISSAID. Ce volume montre la centralité des hubs intermédiaires dans les flux aurifères, y compris lorsqu’ils concernent des matières premières liées à des zones de conflit.

Le cas du Soudan rejoint ici une problématique plus large, déjà documentée par Washington : l’or africain peut servir à contourner des sanctions, financer des acteurs armés ou alimenter des réseaux transnationaux. Les autorités américaines ont déjà sanctionné des entreprises liées à l’économie de guerre soudanaise, en particulier lorsque les revenus de l’or profitaient aux RSF ou à des sociétés relais basées hors du pays.

Ce que cette décision change, et ce qu’elle ne change pas

Pour Khartoum, l’enjeu immédiat n’est pas seulement diplomatique. Si les exportations officielles restent faibles et si la contrebande domine toujours, l’impact des sanctions dépendra de la capacité des États de transit et des raffineries à vérifier l’origine réelle du métal. Sans traçabilité fine, l’or soudanais peut continuer à circuler sous une autre étiquette, sans disparaître du marché.

Pour la population soudanaise, la question est plus concrète encore. L’or pourrait financer des importations vitales, soutenir les finances publiques et limiter l’asphyxie monétaire. Mais dans un pays déchiré, la rente minière profite trop souvent à des circuits privés, militaires ou paraétatiques. C’est ce déséquilibre qui transforme une richesse nationale en source de fragmentation.

Pour l’Afrique, enfin, le dossier dépasse le seul Soudan. Il renvoie à la gouvernance des ressources, à la place des hubs de raffinage et à la capacité des États à garder la maîtrise de leurs exportations. Il rappelle aussi qu’une sanction n’est efficace que si elle suit la marchandise jusqu’à sa dernière transformation, et pas seulement jusqu’au premier pays visible sur un document commercial. Dans les semaines à venir, l’attention restera tournée vers la mise en œuvre concrète des mesures européennes et suisses, mais aussi vers la capacité des autorités soudanaises à réorganiser un secteur minier devenu un enjeu de souveraineté.