Une campagne agricole sous pression
Au Soudan, semer n’est plus un geste routinier. Chaque décision de plantation dépend désormais du prix du diesel, du coût des engrais et de l’accès réel aux terres. Dans un pays où l’agriculture nourrit les foyers et soutient les marchés, la moindre hausse d’intrants peut se transformer en baisse de production, puis en hausse des prix des denrées.
Le problème dépasse la seule saison des pluies. Le Soudan vit depuis 2023 une guerre qui a fracturé ses circuits logistiques, déplacé des millions de personnes et désorganisé les zones de production. Dans le même temps, le pays reste exposé aux secousses du marché mondial des engrais, dont une grande part transite par le Golfe. Cette dépendance rend le secteur agricole soudanais vulnérable à toute tension dans l’espace mer Rouge–Golfe–Méditerranée orientale.
Un pays agricole, mais fragilisé par la guerre
Le Soudan compte parmi les grands pays agricoles d’Afrique du Nord-Est. La FAO rappelle que l’agriculture y fournit nourriture et revenus à près de 65 % de la population, avec des cultures clés comme le sorgho, le millet, le blé et le sésame. Le pays dispose aussi d’un fort potentiel foncier, mais une part encore limitée des terres adaptées est réellement mise en valeur.
Cette base productive ne suffit plus à absorber les chocs. La FAO indique qu’en 2024, la production céréalière a rebondi grâce à de meilleures pluies, avec environ 6,7 millions de tonnes estimées, mais les prix des céréales restent à des niveaux exceptionnellement élevés. Autrement dit, une bonne récolte ne se traduit pas automatiquement par une amélioration des conditions de vie quand la guerre bloque les routes, renchérit les intrants et limite les revenus des ménages.
La vulnérabilité alimentaire du pays est désormais massive. L’IPC, le système international de suivi des crises alimentaires, a estimé en juin 2024 que 25,6 millions de personnes étaient confrontées à une insécurité alimentaire aiguë entre juin et septembre, dont 755 000 en catastrophe alimentaire, tandis que plusieurs zones étaient exposées au risque de famine. La FAO, le PAM et l’UNICEF ont ensuite confirmé qu’en 2025, près de 19,5 millions de personnes restaient en crise ou pire.
Carburant, engrais et irrigation : la mécanique du coût
La nouvelle hausse des coûts frappe au cœur du calendrier agricole. Des agriculteurs de plusieurs régions soudanaises rapportent une progression d’environ 67 % du prix des engrais sur un an, tandis que le diesel, utilisé notamment pour les pompes d’irrigation, a plus que doublé. Dans les périmètres irrigués proches de Khartoum et d’Omdurman, cette hausse réduit immédiatement la surface que les exploitants peuvent effectivement semer.
Le choc est d’autant plus fort que le Soudan dépend fortement des importations. UN Trade and Development note qu’en 2024, 54 % des engrais importés par mer et provenant du Golfe ont été destinés au Soudan. Cette dépendance explique pourquoi une crise régionale, même éloignée des champs soudanais, peut se traduire très vite par des factures plus lourdes chez les producteurs.
La chaîne de transmission est simple. Quand l’énergie renchérit le transport maritime, les engrais montent. Quand les engrais montent, les coûts de production grimpent. Quand les coûts grimpent, les petits et moyens exploitants réduisent les semis, ralentissent les apports, ou renoncent à certaines parcelles. Les cultures vivrières comme le sorgho et le millet, essentielles à l’alimentation locale, sont les premières touchées. Les cultures de rente, comme le sésame, perdent aussi en compétitivité.
Dans les zones agricoles du centre et du nord du pays, la guerre a déjà endommagé les infrastructures. FAO-Soudan souligne que les systèmes d’irrigation, la réhabilitation des canaux, l’accès aux semences certifiées et la logistique de distribution restent des priorités urgentes. Quand une pompe tombe en panne et que le diesel coûte trop cher, l’eau cesse d’être un simple enjeu technique : elle devient un facteur direct de survie économique.
Khartoum, le Kordofan et la ligne de fracture agricole
Militairement, le pays reste coupé en plusieurs blocs. L’armée contrôle le centre et l’est, tandis que les Forces de soutien rapide dominent le Darfour. Le Kordofan, entre les deux, concentre des enjeux militaires et agricoles majeurs. Cette zone compte parce qu’elle relie les couloirs de circulation, les marchés et une partie des bassins de production. Une dégradation durable y aurait un effet direct sur les récoltes et sur les prix urbains, jusqu’à Khartoum, la capitale.
La portée sociale du choc est nette. Dans les campagnes, la baisse des semis réduit les revenus immédiats et l’autoconsommation. Dans les villes, elle nourrit une inflation alimentaire déjà forte. Pour les ménages déplacés, qui vivent souvent de petits marchés, d’emplois occasionnels ou d’aide humanitaire, la moindre contraction de l’offre locale pèse double. Le pays n’achète pas seulement moins de carburant et d’engrais : il produit aussi moins de nourriture et supporte davantage d’importations.
Les effets ne sont pas identiques selon les acteurs. Les exploitants irrigués autour de Khartoum peuvent encore semer, mais à coût élevé. Les petits paysans des zones pluviales subissent davantage les retards de paiement, la rareté des intrants et l’insécurité sur les routes. Les commerçants, eux, répercutent les hausses. Les consommateurs urbains finissent par absorber l’addition, souvent sans alternative immédiate.
Un signal pour la Corne de l’Afrique et le continent
Le cas soudanais dépasse ses frontières. Il rappelle qu’en Afrique, une guerre locale peut se doubler d’un choc mondial sur les intrants agricoles. C’est aussi un avertissement pour la Corne de l’Afrique, où plusieurs pays dépendent des mêmes routes maritimes, des mêmes marchés d’engrais et des mêmes financements d’urgence. La sécurité alimentaire régionale ne se joue donc pas seulement dans les champs, mais aussi dans les ports, les corridors logistiques et les arbitrages budgétaires internationaux.
Au niveau continental, le Soudan illustre un point clé : l’agriculture africaine reste trop exposée aux chocs extérieurs alors qu’elle porte l’emploi rural, les marchés locaux et une part essentielle de la stabilité sociale. Tant que les engrais, le carburant, l’eau et la sécurité circuleront difficilement, les saisons agricoles resteront vulnérables. Le prochain indicateur à surveiller sera la capacité des agriculteurs à tenir la campagne en cours sans nouvelle contraction des surfaces semées, surtout dans les zones irriguées et dans le couloir central du pays.
Dans un Soudan déjà meurtri par la guerre, la question n’est donc pas seulement celle de la prochaine récolte. Elle est celle de la continuité même du système alimentaire national, de Khartoum aux régions productrices, et de la manière dont un pays peut encore nourrir sa population quand la guerre et les marchés mondiaux tirent en même temps sur la même corde.