Quand la terre nourrit, le pouvoir change de main
Dans le sud du Sénégal, la question n’est pas seulement de produire plus. Elle est aussi de savoir qui décide des semences, des revenus et des parcelles. À Niaguis, en Casamance, Mariama Sonko incarne cette bataille discrète mais décisive : donner aux femmes rurales une place réelle dans l’agriculture, l’épargne et la maîtrise de leur avenir. Son combat prend une résonance particulière dans un pays où l’agriculture reste un pilier économique et où l’accès sécurisé à la terre demeure un verrou pour beaucoup de Sénégalaises.
Le Sénégal, entre réforme foncière inachevée et montée de l’agroécologie
Le Sénégal a engagé depuis plusieurs années des chantiers sur la gouvernance foncière, avec l’appui d’organisations internationales et d’acteurs locaux. La FAO rappelle que le processus dit VGGT, les directives volontaires sur la gouvernance responsable des régimes fonciers, a servi de cadre à des plateformes de dialogue dans plusieurs zones, dont les Niayes, au nord-ouest du pays. Dans le même temps, les données d’ONU Femmes montrent que la propriété ou les droits sécurisés sur les terres agricoles restent faibles pour les femmes au Sénégal, autour de 7,5 % dans les indicateurs disponibles.
Ce contexte éclaire la trajectoire de Mariama Sonko. À Niaguis, elle n’a pas seulement défendu un modèle agricole. Elle a défendu une façon de produire qui réduit la dépendance aux intrants extérieurs et redonne une valeur économique au savoir paysan féminin. La FAO la présente comme une formatrice en agroécologie, une approche qui associe écologie et organisation sociale pour bâtir une agriculture plus durable. L’enjeu est concret : garder la maîtrise des semences, des sols et de la commercialisation.
Du refus de l’exclusion à la construction d’un outil collectif
Le parcours de cette femme de Casamance dit beaucoup de la réalité rurale sénégalaise. Mariama Sonko a grandi dans un univers où la terre se transmet rarement aux femmes, même lorsque la loi leur reconnaît des droits. La FAO décrit aussi l’importance de son engagement dans une zone proche de Ziguinchor, où elle forme d’autres productrices à l’agroécologie et à la gouvernance foncière. Son action répond à une contradiction connue : des femmes travaillent la terre, mais disposent souvent d’un pouvoir limité sur cette terre.
Le mouvement qu’elle préside, Nous sommes la solution, donne à cette lutte une dimension régionale. La FAO indique qu’il réunit 800 associations de femmes rurales dans 8 pays d’Afrique de l’Ouest, avec plus de 180 000 membres et sympathisants. Africanews, de son côté, évoque un réseau de 115 000 membres, ce qui montre que les chiffres varient selon le périmètre retenu et la date de comptage. Dans tous les cas, le constat reste le même : il s’agit d’un réseau transfrontalier structuré, qui circule entre le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana.
Semences locales, comptes bancaires et autonomie économique
Le cœur du travail n’est pas symbolique. Sur sa ferme expérimentale de 3 hectares près de Ziguinchor, Mariama Sonko dit avoir mis en place une production sans pesticides, fondée sur des semences locales. L’idée est simple : si la femme contrôle la production, elle contrôle aussi une partie du revenu. Les informations recoupées par la FAO et Africanews convergent sur un point important : son centre de formation a permis à des femmes de plusieurs pays de se former à des pratiques comme l’agroforesterie et le micro-jardinage.
Elle affirme aussi avoir permis à plus de 100 femmes d’ouvrir un compte bancaire individuel et d’épargner. Cette donnée n’a pas été recoupée dans les sources publiques consultées, mais elle s’inscrit dans un mouvement plus large décrit par l’ONU et la FAO : quand les femmes rurales accèdent à la terre, au crédit et aux marchés, elles gagnent en capacité d’arbitrage dans le foyer comme dans la communauté. Au Sénégal, cet enjeu touche autant l’économie formelle que l’économie informelle, très présente dans les zones rurales et périurbaines.
Ce que ce modèle change, au Sénégal et en Afrique de l’Ouest
Le cas de Mariama Sonko dépasse la seule Casamance. Il renvoie à un débat africain plus large sur la souveraineté alimentaire, un terme qui désigne la capacité d’un pays ou d’une région à définir ses priorités agricoles et alimentaires sans dépendre excessivement de l’extérieur. Dans une Afrique de l’Ouest exposée aux chocs climatiques, à la hausse du coût des intrants et aux tensions sur les terres, l’agroécologie apparaît de plus en plus comme une réponse pratique, pas seulement idéologique. La FAO et ONU Femmes insistent d’ailleurs sur le lien entre droits fonciers, résilience climatique et autonomisation économique des rurales.
Pour le Sénégal, l’enjeu est aussi politique. Le pays avance sur plusieurs fronts à la fois : égalité de genre dans les institutions, réforme foncière, sécurité alimentaire, emploi rural. Mais les écarts restent nets entre Dakar et les zones rurales, entre les femmes qui ont accès au capital et celles qui restent dépendantes d’intermédiaires. La force du parcours de Mariama Sonko est là : il montre qu’une autre économie rurale existe déjà, portée par des femmes qui produisent, transmettent et organisent. À l’échelle de la CEDEAO, ce type d’initiative compte parce qu’il relie la question foncière, la sécurité alimentaire et l’emploi des femmes dans le même débat.
La portée continentale est claire. Alors que de nombreux gouvernements africains cherchent à réduire leur dépendance alimentaire, le Sénégal donne à voir une voie où les femmes rurales ne sont pas de simples bénéficiaires de programmes, mais des actrices de structuration. La prochaine étape à surveiller reste la capacité des politiques publiques à transformer ces expériences locales en droits stables : accès au foncier, financement, semences adaptées et reconnaissance durable des organisations paysannes féminines.