Une séparation ne devrait jamais devenir une menace pour la vie. À Dakar, la mort d’Astou Pierre, après une attaque à l’acide attribuée à son ancien compagnon, ravive une question urgente : comment protéger les femmes avant que les violences ne deviennent irréversibles ?
Une affaire qui interroge la protection des victimes
Astou Pierre, âgée de 40 ans, a été agressée en juin 2026 à son lieu de travail, dans le secteur d’Amitié 3, à Dakar. Elle est morte le 1er octobre, après plusieurs mois de soins. Des médias sénégalais rapportent que l’attaque aurait été commise par son ancien compagnon. Cette responsabilité devra être établie par l’enquête et la justice.
Les informations publiées sur son parcours médical divergent sur certains détails. Elles convergent toutefois sur la gravité des blessures, la longue hospitalisation et le décès à l’automne. Le suspect était toujours recherché au moment des mobilisations d’octobre. Des indications sur sa localisation ont circulé dans les médias, sans qu’une arrestation soit confirmée par les sources consultées.
Le 16 octobre, des personnes réunies au sein du collectif Justice pour Astou Pierre ont marché à Grand Dakar. Elles demandaient que l’enquête aboutisse et que les violences faites aux femmes soient mieux combattues. La mobilisation a donné une expression publique au deuil de ses proches, mais aussi à une demande concrète : que les alertes et les menaces puissent déclencher une protection effective.
Un cadre pénal qui ne règle pas tout
Au Sénégal, le droit réprime déjà plusieurs formes de violences. La loi de 2020 a criminalisé le viol et la pédophilie. D’autres dispositions pénales prévoient des sanctions pour les coups et blessures, avec des circonstances aggravantes dans certains cas. Le pays a également ratifié le Protocole de Maputo, texte de l’Union africaine consacré aux droits des femmes.
La demande d’inscrire explicitement le féminicide dans la législation renvoie à un enjeu distinct : nommer les meurtres de femmes liés au genre et aux violences sexistes, et mieux les documenter. Cette reconnaissance ne remplacerait pas les enquêtes ni les poursuites. Elle pourrait contribuer à rendre visibles des mécanismes de violence et à orienter la prévention. Mais, à elle seule, une nouvelle qualification juridique ne garantit ni une intervention rapide ni un accompagnement durable.
Dans l’affaire d’Astou Pierre, la priorité immédiate reste l’établissement des faits, la localisation du suspect et l’examen de toute alerte antérieure. Les circonstances de l’agression et du décès doivent être établies par les autorités compétentes. Il importe aussi de distinguer les informations vérifiées des témoignages rapportés, afin que l’émotion légitime ne se substitue pas à la procédure judiciaire.
Prévenir, protéger, accompagner
La prévention repose sur plusieurs maillons. Une personne qui signale des menaces doit pouvoir être entendue, orientée et protégée. Cela suppose des services accessibles, des procédures compréhensibles et une coordination entre police, justice, santé et structures d’accompagnement. Le suivi doit aussi tenir compte des réalités matérielles : logement, revenus, enfants à charge et possibilité de quitter un environnement dangereux.
Ces obstacles ne se vivent pas de la même manière partout. À Dakar, la proximité des services ne signifie pas nécessairement qu’ils sont faciles d’accès ou coordonnés. Dans les autres régions, les distances, le coût des déplacements et le manque de structures spécialisées peuvent compliquer les démarches. Pour les femmes qui travaillent dans l’économie informelle, s’absenter, porter plainte ou changer de lieu de vie peut en outre menacer des revenus déjà fragiles.
La prise en charge médicale après une attaque à l’acide constitue un autre enjeu. De telles blessures peuvent nécessiter des soins longs et spécialisés, ainsi qu’un accompagnement psychologique et social. L’expérience d’Astou Pierre rappelle que la protection ne s’arrête pas au dépôt d’une plainte ni à la sortie de l’hôpital. Elle exige un suivi continu, adapté à la situation de chaque victime.
Une responsabilité nationale et régionale
Le Sénégal est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La lutte contre les violences faites aux femmes s’inscrit aussi dans les engagements régionaux et continentaux, notamment ceux portés par l’Union africaine. Ces cadres donnent des repères communs. Leur portée dépend toutefois des moyens accordés aux institutions nationales et de l’application concrète des règles.
La question dépasse donc le débat sur un mot. Reconnaître le féminicide dans la loi peut améliorer la visibilité statistique et renforcer la réponse pénale, si cette évolution s’accompagne de ressources, de formation et de mécanismes de protection. À l’échelle ouest-africaine, les parcours de victimes et de suspects peuvent aussi franchir des frontières : la coopération judiciaire devient alors essentielle, dans le respect des procédures de chaque pays.
Pour la famille d’Astou Pierre, l’enjeu reste d’abord que les circonstances de sa mort soient établies et que la justice suive son cours. Pour les autorités sénégalaises, la mobilisation pose une question de politique publique : comment transformer l’indignation en dispositifs qui repèrent le danger, protègent les victimes et permettent de mesurer les résultats ? C’est à cette échelle, du quartier aux institutions régionales, que se jouera la portée de cette affaire.