Former des spécialistes de l’intelligence artificielle ne se résume pas à ajouter un cours au catalogue. Au Kenya, les universités doivent aussi préparer des enseignants, faire évoluer leurs programmes et ouvrir aux étudiants l’accès à des compétences qui peuvent nourrir la recherche comme l’activité des entreprises.
La question de fond est celle du rythme : comment actualiser les enseignements sans renoncer aux garanties de qualité universitaire ? Nairobi cherche à y répondre dans un contexte où la stratégie nationale et les initiatives régionales placent désormais la formation parmi les conditions de l’autonomie technologique.
Six universités kényanes dans un programme panafricain
Six établissements kényans participent à Africa AI Upskilling, un programme panafricain consacré au renforcement des compétences en intelligence artificielle. D’après les informations présentées lors de son lancement au Kenya et rapportées le 18 octobre 2026, l’initiative prévoit de former des enseignants, qui pourront ensuite transmettre ces connaissances à leurs étudiants.
Le dispositif repose ainsi sur un effet multiplicateur : plutôt que de former uniquement des étudiants, il cherche à renforcer les capacités pédagogiques des universités. Le site du programme, porté au Kenya par l’Université de Kibabii, décrit un modèle de formation de formateurs et des projets de fin d’études. Il mentionne un financement prévu jusqu’en janvier 2029 pour cet établissement partenaire. Cela ne permet pas, à lui seul, de conclure que les six universités disposent toutes du même calendrier ou du même financement.
Les promoteurs souhaitent aussi que les universités puissent actualiser plus rapidement leurs cursus. Ayomide Akindolie, de la FATE Foundation, a plaidé pour l’intégration de programmes d’IA à jour sans passer par des procédures d’approbation jugées trop longues. Il s’agit d’une demande de réforme, et non de l’annonce d’un changement déjà adopté.
Le débat concerne un arbitrage concret. Des validations rigoureuses protègent la valeur des diplômes et la qualité des formations. Mais des étapes trop lentes peuvent laisser les cours en décalage avec des outils qui évoluent rapidement. La Commission for University Education (CUE), l’organisme kényan chargé de la régulation et de l’assurance qualité de l’enseignement universitaire, se trouve au centre de cet équilibre.
Une stratégie nationale, puis un cadre pour les campus
Cette initiative s’inscrit dans la stratégie nationale kényane sur l’IA pour 2025-2030, lancée le 27 mars 2025. Le document gouvernemental articule son ambition autour des infrastructures numériques, de la gouvernance des données, ainsi que de la recherche, de l’innovation et de la commercialisation de solutions. Former des compétences locales est donc lié à une ambition plus large : ne pas seulement utiliser des outils conçus ailleurs, mais pouvoir aussi développer et adapter des technologies.
En août 2026, la CUE a réuni à Nairobi des représentants d’environ 54 universités pour travailler à un cadre national d’usage de l’IA dans l’enseignement supérieur. Cette concertation est distincte d’Africa AI Upskilling. Elle porte sur les conditions d’adoption de ces outils dans les établissements, notamment la responsabilité, l’équité, l’intégrité académique et leur place dans l’enseignement et la recherche.
Ces deux chantiers se complètent sans se confondre : l’un renforce les compétences de formateurs et d’étudiants ; l’autre cherche à définir des repères communs pour les institutions. Leur efficacité dépendra de leur articulation. Un cadre sans moyens de formation risque de rester théorique. À l’inverse, des cours sans règles partagées peuvent laisser chaque établissement répondre seul aux questions de fraude, de protection des données ou de fiabilité des résultats.
L’ampleur du système universitaire rend cet enjeu tangible. Les données de la CUE indiquent 628 541 étudiants en 2024, tandis que le Kenya National Bureau of Statistics publie également des séries sur les inscriptions universitaires. Les chiffres ne portent pas nécessairement sur le même périmètre ni la même période statistique : il faut donc éviter de les comparer directement sans vérifier les définitions retenues. L’expansion des effectifs souligne néanmoins la nécessité de former davantage d’enseignants et de maintenir un niveau d’encadrement adapté.
Des compétences utiles au-delà du secteur technologique
Les débouchés ne se limiteront pas aux entreprises spécialisées dans le numérique. L’IA peut être mobilisée dans l’agriculture, la santé, l’éducation ou les services financiers. Mais son utilité dépend de compétences capables de relier les outils à des besoins locaux, d’en évaluer les limites et de tenir compte des données disponibles. Une formation pertinente ne consiste donc pas seulement à apprendre à utiliser un logiciel : elle doit aussi développer la capacité à concevoir, vérifier et adapter des solutions.
L’accès à ces apprentissages mérite également attention. Les campus de Nairobi et d’autres grands centres disposent parfois de ressources différentes de celles d’établissements éloignés des principaux pôles numériques. Les besoins varient aussi selon les disciplines : un futur ingénieur, un agronome et un professionnel de santé n’utiliseront pas les mêmes méthodes. Pour que le programme profite au-delà d’un petit groupe d’étudiants déjà spécialisés, il faudra mesurer qui est formé, où, et avec quels moyens.
Les annonces ne suffisent pas encore à établir l’impact. Le nombre d’enseignants formés, les étudiants effectivement touchés, les projets achevés et leur éventuelle mise en pratique fourniront des indicateurs plus solides. La continuité des cours après la période de financement sera tout aussi importante. Enfin, la demande d’accélérer l’approbation des cursus devra être conciliée avec le contrôle de leur qualité et la reconnaissance des diplômes.
L’enjeu régional : développer des outils ancrés en Afrique de l’Est
Le Kenya est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui réunit huit États de la région. En avril 2026, l’organisation a annoncé une déclaration régionale sur l’IA et un projet de fonds destiné à soutenir la recherche et l’innovation. Les États ont aussi mis en avant la création de systèmes adaptés aux langues et aux données est-africaines, ainsi que leur gouvernance par les acteurs de la région.
Cette orientation donne une portée régionale aux formations kényanes. Des universités mieux outillées pourraient contribuer à des recherches et à des solutions utiles au-delà des frontières nationales, à condition de coopérer avec leurs partenaires de l’EAC. La question est aussi économique : qui conçoit les outils, qui maîtrise les données et qui conserve la valeur créée par leur commercialisation ?
La prochaine étape se jouera dans la mise en œuvre. Il faudra suivre l’adoption du cadre universitaire, l’évolution des cursus et les résultats concrets des formations. Pour le Kenya, le défi n’est pas seulement de suivre la progression de l’IA : c’est de former assez de personnes pour que les universités, les entreprises et les institutions publiques puissent participer à sa conception et en encadrer les usages.