Quand le médicament se fabrique au plus près des patients
En matière de drépanocytose, le problème n’est pas seulement médical. Il est aussi logistique, financier et industriel. Quand un traitement de base manque, ou coûte trop cher, les familles n’achètent pas seulement des comprimés : elles arbitrent entre soins, transport, examens et journées de travail perdues. Au Sénégal, ce sujet prend une dimension nouvelle avec la production locale d’un générique d’hydroxyurée à Mbao, dans la périphérie de Dakar.
Le laboratoire Teranga Pharma présente Drepaf comme la première fabrication africaine d’un traitement générique à base d’hydroxyurée destiné à la drépanocytose. L’enjeu dépasse le seul cas sénégalais. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que l’Afrique subsaharienne concentre près de 80 % des cas mondiaux de drépanocytose et que des traitements comme l’hydroxyurée font partie des interventions efficaces disponibles.
Un signal fort pour Dakar, mais aussi pour l’Afrique de l’Ouest
Le Sénégal s’inscrit ici dans une trajectoire plus large de souveraineté sanitaire et pharmaceutique. Les autorités sanitaires ont déjà documenté, dans leurs plans et guides, l’existence d’une prise en charge organisée de la maladie, avec le Centre national de transfusion sanguine pour les adultes et l’hôpital d’enfants Albert Royer pour les plus jeunes. Autrement dit, le nouveau médicament ne part pas de zéro : il s’ajoute à un dispositif existant, mais encore contraint par l’accès aux produits et par les coûts.
Cette réalité est partagée dans plusieurs pays ouest-africains. La CEDEAO n’est pas directement l’opérateur du dossier médical, mais elle structure un espace où la circulation des médicaments, les normes et les achats publics pèsent sur l’accès aux soins. Le Sénégal, pays côtier et hub pharmaceutique naissant, cherche donc à transformer une demande de santé publique en capacité industrielle locale.
Ce que fabrique Drepaf, et pourquoi cela compte
Drepaf a été lancé en novembre 2025, selon les éléments recoupés par la presse sénégalaise et internationale. Le produit est décliné en deux dosages : 500 milligrammes pour les adultes et 100 milligrammes pour les enfants. La formulation pédiatrique peut être utilisée dès l’âge de neuf mois, ce qui correspond à l’objectif général d’une prise en charge plus précoce de la maladie.
Le choix de l’hydroxyurée n’est pas anodin. L’OMS la classe parmi les traitements modificateurs de la maladie. Elle peut réduire la fréquence des crises douloureuses, les hospitalisations et le recours aux transfusions sanguines. Dans les systèmes de santé africains, où les poches de sang restent précieuses et où les ruptures d’approvisionnement sont fréquentes, cet effet est stratégique. Une étude publiée dans Blood a montré qu’en 2023, 78 % des professionnels interrogés dans 13 pays francophones d’Afrique subsaharienne signalaient des ruptures fréquentes d’hydroxyurée.
Le laboratoire met aussi en avant une différence de prix. Les comprimés sont vendus en gros à 3 000 francs CFA pour la dose adulte et 1 500 francs CFA pour la version pédiatrique. À l’échelle des ménages, ce n’est pas un détail. Dans les maladies chroniques, le coût cumulé des soins pèse souvent plus lourd que le diagnostic lui-même. C’est particulièrement vrai pour les familles qui doivent aussi financer le dépistage, les bilans réguliers et les déplacements vers les centres spécialisés.
Industrie locale, dépendance réduite, mais défi de masse
Le projet repose sur un financement annoncé de 4 milliards de francs CFA, soit environ 7,1 millions de dollars. Teranga Pharma indique également travailler avec un partenaire technique indien pour augmenter ses capacités de production. Le laboratoire dit déjà échanger avec le Burkina Faso, la Guinée et la Côte d’Ivoire, et avoir reçu des demandes de la République démocratique du Congo, du Gabon et du Cameroun.
Ce point est important. Produire localement ne règle pas tout. Il faut encore sécuriser les matières premières, le contrôle qualité, la distribution, les autorisations de mise sur le marché et les achats des hôpitaux. Mais cette étape change le rapport de force. Elle réduit la dépendance à des importations souvent plus coûteuses et parfois irrégulières. Elle donne aussi au Sénégal un argument industriel dans la concurrence ouest-africaine pour la fabrication de médicaments essentiels.
Le directeur général de Teranga Pharma défend d’ailleurs une lecture de santé publique autant que de développement industriel : si les médicaments consommés en Afrique sont aussi produits en Afrique, dit-il en substance, la chaîne d’approvisionnement devient plus robuste. Cette idée rejoint une orientation désormais portée par l’OMS Afrique, qui demande aux pays de renforcer la prévention, le dépistage et l’accès aux traitements de fond.
Ce que cela change pour les familles, et ce qu’il reste à construire
Pour les patients, l’enjeu immédiat est simple : moins de ruptures, moins de dépenses, plus de continuité thérapeutique. Pour les parents d’enfants drépanocytaires, cela peut signifier des crises moins fréquentes, moins d’absences à l’école et moins d’hospitalisations. Pour les adultes suivis à Dakar et ailleurs dans le pays, cela peut aussi réduire l’incertitude qui accompagne les prescriptions interrompues.
Mais la production d’un médicament n’épuise pas la réponse à la drépanocytose. Le dépistage néonatal reste central, tout comme le suivi régulier, la vaccination, l’éducation thérapeutique et l’accès au sang sécurisé. Les autorités sanitaires sénégalaises ont déjà inscrit la maladie dans leurs outils de planification, ce qui montre que la bataille se joue sur plusieurs fronts à la fois : clinique, préventif et industriel.
Sur le plan régional, le dossier a une portée continentale claire. L’Afrique de l’Ouest compte plusieurs pays où la drépanocytose reste sous-diagnostiquée, mal suivie ou insuffisamment financée. Si l’expérience sénégalaise tient ses promesses, elle pourrait servir de modèle à d’autres marchés francophones, en particulier là où les importations sont chères et les chaînes d’approvisionnement fragiles. Dans cette perspective, Dakar n’exporte pas seulement un médicament. La capitale sénégalaise teste aussi une manière africaine de sécuriser un soin ancien, connu, mais encore trop souvent inaccessible.