Un nouveau terrain pour la finance islamique au Nigeria

Au Nigeria, la finance islamique ne se limite plus aux guichets bancaires ni aux sukuk, ces obligations conformes à la charia. Elle avance désormais vers un besoin plus discret, mais souvent décisif pour les familles : organiser, protéger et transmettre un patrimoine sans sortir du cadre religieux choisi par le client. C’est là que se joue le lancement d’Amanah Trust, à Lagos, dans un marché où la demande existe, mais où l’offre patrimoniale spécialisée reste encore étroite.

Le contexte compte. Le Nigeria est la première économie d’Afrique par son poids démographique et financier, avec Abuja pour capitale politique et Lagos comme centre névralgique des services. Dans ce pays, la finance islamique a déjà trouvé une place dans les banques, les fonds et la dette publique. EnterpriseNGR estime que le marché non interest, ou finance sans intérêt, a dépassé 4,4 trillions de nairas en 2024, tandis que la Securities and Exchange Commission rappelle que le Nigeria compte un très large vivier de souscripteurs potentiels pour les sukuk.

Ce que propose Amanah Trust

United Capital Trustees, filiale du groupe United Capital, a présenté Amanah Trust comme une solution d’Islamic estate planning, c’est-à-dire de planification successorale conforme aux principes islamiques. Le dispositif permet à un épargnant ou à une famille de confier la gestion de certains actifs à un trustee professionnel, appelé ici mutawalli, pendant la vie du constituant, puis d’en organiser la transmission aux bénéficiaires selon les règles retenues. La structure peut aussi intégrer des placements conformes à la charia, ainsi que des dons affectés au waqf, un patrimoine de bienfaisance durable dans la tradition islamique.

Ce positionnement n’est pas anodin. United Capital Trustees dit déjà intervenir sur l’estate planning, les trusts familiaux, les structures publiques et les opérations d’envergure, avec des mandats couvrant des montants élevés. Le groupe a aussi détaillé dans sa documentation qu’il propose des solutions islamiques, notamment des trusts adaptés à la préservation du patrimoine et à la transmission intergénérationnelle. Amanah Trust s’inscrit donc dans une logique d’extension d’une activité existante, plutôt que dans une rupture de modèle.

Sur le plan industriel, le moment est bien choisi. Le marché islamique nigérian reste dominé par les banques et les instruments de dette. EnterpriseNGR indiquait que le secteur non-interest pesait plus de 4,4 trillions de nairas en 2024, quand une estimation relayée en juillet 2026 portait l’ensemble du segment à 5,77 trillions de nairas à fin 2025, avec 3,78 trillions de nairas d’actifs bancaires islamiques et 1,19 trillion de nairas logés dans les sukuk souverains. Cela montre un marché déjà significatif, mais encore concentré sur quelques produits.

Pourquoi cette offre peut changer l’équation

La nouveauté d’Amanah Trust tient à sa place dans la chaîne de valeur. Jusque-là, une partie de la finance islamique au Nigeria servait surtout à collecter l’épargne, octroyer du financement ou placer de la dette. La gestion patrimoniale ajoute une autre dimension : celle de la conservation, de la gouvernance familiale et de la succession. Pour les ménages musulmans aisés, les entrepreneurs et les diasporas, l’enjeu est concret. Il s’agit d’éviter les conflits successoraux, de sécuriser les actifs et de donner un cadre lisible aux donations, aux héritages et aux œuvres charitables.

Le potentiel de marché est réel. Pew Research Center estime que, sur la base des données 2020, les musulmans représentent 56,1 % de la population nigériane, contre 43,4 % de chrétiens. Cette majorité numérique ne crée pas mécaniquement une majorité de clients, mais elle élargit le bassin de personnes susceptibles d’être sensibles à une offre patrimoniale pensée dans un cadre islamique. Dans un pays où la succession reste souvent traitée de manière informelle, l’accès à un véhicule structuré peut attirer autant les familles que les entrepreneurs soucieux de continuité.

Le secteur financier y voit aussi une opportunité commerciale. Le Nigeria cherche à approfondir ses marchés de capitaux, à mobiliser l’épargne domestique et à renforcer l’inclusion financière. Dans ce paysage, les produits conformes à la charia répondent à une demande religieuse, mais aussi à une logique d’élargissement de la base d’investisseurs. Le non-interest finance n’est plus un simple segment de niche. Il devient un canal de distribution et de confiance pour des clients qui veulent concilier rendement, gouvernance et principe religieux.

Une dynamique nigériane, mais une portée ouest-africaine

La portée dépasse Lagos. Dans l’espace CEDEAO, la montée des produits islamiques intéresse les États à forte population musulmane, mais aussi les marchés qui cherchent des capitaux longs pour financer des infrastructures. Le Nigeria peut jouer un rôle de laboratoire régional, comme il l’a déjà fait pour certains instruments de marché. Si Amanah Trust trouve sa clientèle, d’autres acteurs bancaires, assurantiels ou de gestion pourraient suivre avec des offres plus précises : trusts islamiques, produits successoraux, fonds thématiques ou solutions pour la diaspora.

Il reste toutefois des limites. Le marché manque encore de produits courts, de spécialistes formés et de solutions très standardisées. EnterpriseNGR souligne aussi, dans ses travaux sur le secteur, que la finance non-interest souffre d’un déficit de profondeur et d’instruments de liquidité. Autrement dit, la demande existe, mais l’écosystème doit encore s’étoffer pour transformer l’essai. Pour United Capital, l’enjeu ne sera pas seulement de lancer un produit visible. Il faudra convertir cette visibilité en actifs sous gestion durables, dans un environnement concurrentiel où les banques islamiques, les fonds conformes à la charia et les opérateurs de takaful cherchent eux aussi à capter l’épargne des Nigérians.

À l’échelle continentale, le signal est clair. Les services financiers islamiques en Afrique ne se développent plus seulement par la dette ou les dépôts. Ils gagnent aussi les métiers du conseil, de la structuration et de la transmission. C’est un glissement important, car il rapproche la finance islamique des besoins ordinaires des ménages et des entreprises. Au Nigeria, ce mouvement pourrait peser sur la manière dont les acteurs de marché pensent la succession, la philanthropie et la gestion de fortune dans une économie où religion, patrimoine et capital privé restent étroitement liés.