Au Nigeria, un projet continental qui teste la crédibilité du marché unique africain

À Abuja, un contrat de 20 ans ne concerne pas seulement des logiciels et des scanners. Il dit aussi quelque chose de plus large : la capacité de l’Afrique à faire circuler ses marchandises plus vite, avec moins de papier, moins d’arbitraire et moins de pertes. Dans la logique de la ZLECAf, la numérisation des douanes n’est pas un détail technique. C’est un levier de souveraineté économique.

Le dossier arrive à un moment où l’intégration commerciale avance, mais lentement. Selon un rapport de l’Union africaine, 49 États parties avaient ratifié et déposé les instruments de ratification en juin 2025. L’organisation a aussi indiqué que les échanges intra-africains ont atteint 220,3 milliards de dollars en 2024, en hausse de 12,4 %. Ces chiffres donnent l’échelle du défi : le marché existe, mais ses rouages restent trop fragmentés pour produire tout son potentiel.

Ce que prévoit le contrat signé à Abuja

Le secrétariat de la ZLECAf a signé à Abuja un contrat de concession de 20 ans avec la société nigériane Bergmans Security Consultants and Supplies, via sa filiale AfriTrade CMP. Le montant annoncé est de 3,1 milliards de dollars. Le dispositif doit servir à numériser les procédures douanières, harmoniser les formalités aux frontières et permettre un suivi en temps réel des cargaisons sur le continent. Ni le calendrier de déploiement pays par pays, ni les modalités précises de rémunération du concessionnaire n’ont été rendus publics dans les éléments disponibles.

Le choix d’une entreprise nigériane n’est pas anodin. Bergmans se présente comme un acteur local de sécurité et de technologie, tandis que les autorités de la ZLECAf veulent montrer qu’un savoir-faire africain peut porter un chantier continental. Le pays de résidence du contrat compte, lui aussi. Le Nigeria est la première économie d’Afrique de l’Ouest et Abuja, sa capitale, est devenue ces dernières années un point de passage politique important pour les discussions commerciales et numériques.

Le projet s’appuie sur un argument simple : les procédures manuelles favorisent les retards, les surfacturations, la sous-facturation et les pertes de recettes. La ZLECAf a d’ailleurs adopté un protocole sur le commerce numérique dont l’objectif est de fixer des règles harmonisées, transparentes et communes pour soutenir les échanges numériques à l’échelle du continent.

Dans ses communications publiques, le secrétariat de la ZLECAf insiste sur un point : l’intégration commerciale ne peut pas reposer seulement sur la baisse des droits de douane. Elle demande aussi des données fiables, des systèmes interopérables et une traçabilité minimale des flux. C’est précisément là que les douanes deviennent centrales. Sans frontière plus lisible, la promesse d’un grand marché africain reste théorique.

Pourquoi les douanes sont le vrai test de l’intégration africaine

Les chiffres avancés autour du projet éclairent l’enjeu. Wamkele Mene, secrétaire général de la ZLECAf, affirme que le programme de modernisation douanière du Nigeria a contribué à une hausse de 90,4 % des recettes douanières du pays. Cette donnée est cohérente avec le récit officiel de la modernisation des douanes nigérianes, même si elle doit être lue comme un chiffre attribué et non comme une moyenne continentale.

Pour les États, l’intérêt est clair : mieux contrôler les marchandises, mieux tracer les cargaisons et capter davantage de recettes. Pour les opérateurs économiques, surtout les petites et moyennes entreprises, l’enjeu est plus concret encore : moins de délais aux postes frontaliers, moins de coûts imprévisibles et moins de dépendance aux intermédiaires. À l’inverse, pour les acteurs qui profitent des zones grises du dédouanement, une plateforme commune représente une perte de marge et de pouvoir.

Il faut aussi replacer cette initiative dans la géographie réelle du commerce africain. Les échanges intra-africains progressent, mais ils restent freinés par les infrastructures de transport, les barrières non tarifaires et des systèmes nationaux encore peu compatibles entre eux. La CEDEAO, communauté économique de l’Afrique de l’Ouest, sert déjà de laboratoire régional pour l’intégration, mais la ZLECAf veut aller plus loin en reliant les sous-régions entre elles. Le défi n’est donc pas seulement juridique. Il est logistique, administratif et politique.

Le dossier touche aussi à la confiance. Une douane numérisée réduit la discrétion humaine là où les pratiques opaques prospèrent. Mais elle oblige aussi à protéger les données commerciales, à sécuriser les plateformes et à garantir que les systèmes ne deviennent pas de nouveaux points de dépendance. Le protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf insiste justement sur des règles communes pour un environnement de confiance, sécurisé et prévisible.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La suite dépendra de trois paramètres. D’abord, la transparence sur le calendrier de déploiement, pays par pays. Ensuite, la clarté sur la rémunération du concessionnaire, car un projet de cette taille ne peut pas reposer sur des zones d’ombre contractuelles. Enfin, la capacité du secrétariat de la ZLECAf à convaincre les États que le système servira l’intérêt collectif, et pas seulement un fournisseur ou une administration centrale.

Le calendrier institutionnel donne déjà une direction. Le Conseil des ministres de la ZLECAf a continué, en 2025, à examiner les annexes du protocole sur le commerce numérique et les étapes de mise en œuvre. Autrement dit, le chantier technique avance, mais il demande encore des arbitrages politiques. C’est là que se joue la portée continentale de ce contrat signé à Abuja : si la douane africaine devient plus fluide, la ZLECAf passera d’un texte ambitieux à un outil tangible de circulation des biens.

Dans cette perspective, le Nigeria occupe une place stratégique. Le pays n’est pas seulement un grand marché. Il peut aussi devenir une base de démonstration pour des solutions africaines conçues en Afrique et déployées à l’échelle du continent. Pour la ZLECAf, c’est peut-être là l’enjeu le plus sensible : prouver que l’intégration ne se résume pas à des déclarations, mais qu’elle se mesure au temps gagné aux frontières et aux recettes retrouvées dans les caisses publiques.