Au Nigeria, sauver un serpent peut éviter sa mise à mort. Mais la conservation ne suffit pas à protéger les habitants : lorsqu’une morsure survient, l’accès rapide à un antivenin adapté peut faire la différence. Le travail de Taiwo Okikiola, herpétologue nigériane qui capture des serpents pour les relâcher dans leur habitat, met ces deux enjeux face à face.
Dans les campagnes, un risque sanitaire mal recensé
Les morsures de serpent concernent particulièrement les zones agricoles et les localités éloignées des centres de soins. Le problème est aussi difficile à mesurer : certaines victimes ne rejoignent pas un établissement médical, ce qui laisse des cas hors des registres. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’en Afrique, entre 435 000 et 580 000 morsures nécessitant des soins surviennent chaque année. Elle souligne que le manque de données est particulièrement marqué dans les zones rurales.
Au Nigeria, le ministère fédéral de la Santé avançait en 2021 une moyenne annuelle de 15 000 à 20 000 cas et d’environ 2 000 décès. Ces chiffres doivent être lus comme des estimations, et non comme un décompte exhaustif. Dans une étude consacrée au pays, des chercheurs décrivent par ailleurs des achats publics d’antivenins insuffisants et des écarts importants entre les besoins hospitaliers et les stocks disponibles. Les morsures pèsent surtout sur les populations rurales, notamment les personnes qui travaillent dans les champs et doivent parfois parcourir de longues distances pour recevoir des soins.
Les obstacles ne se limitent pas à la présence d’un flacon dans une pharmacie. Le traitement doit correspondre aux venins concernés et être administré par des professionnels de santé. L’identification de l’espèce peut aider, mais ne doit pas retarder la prise en charge : en cas de morsure, il faut rejoindre au plus vite un service médical, sans tenter de capturer l’animal.
Protéger les reptiles sans minimiser le danger
Depuis plusieurs années, Okikiola étudie le comportement des serpents et intervient pour en déplacer certains lorsqu’ils s’approchent des habitations. Elle explique que ces animaux cherchent de la nourriture ou un abri. Leur présence près d’une maison n’est donc pas, en soi, une attaque dirigée contre ses occupants. En revanche, elle reconnaît que les espèces venimeuses peuvent représenter un danger et nécessitent des précautions strictes.
Dans des propos rapportés par BBC News Pidgin, la zoologiste raconte que certaines personnes la qualifient de sorcière ou doutent de sa santé mentale en raison de son activité. Cette réaction traduit la place des croyances et de la peur dans les rapports aux serpents, mais aussi le manque d’informations pratiques sur la manière de réagir à leur présence. Son travail cherche à déplacer le regard : comprendre l’animal et prévenir les rencontres dangereuses, plutôt que tuer systématiquement tout serpent aperçu.
Cette démarche ne revient pas à présenter les serpents comme inoffensifs. Une sensibilisation utile distingue les espèces et les situations, rappelle de garder ses distances et indique comment solliciter les services compétents. Elle évite ainsi deux écueils : la panique, qui pousse à s’approcher ou à frapper l’animal, et une familiarité imprudente avec des espèces dont certaines peuvent infliger des morsures graves.
Les serpents jouent aussi un rôle dans les écosystèmes, notamment en régulant certaines populations animales. Leur venin intéresse la recherche biomédicale et contribue au développement de traitements. Mais la protection des espèces ne garantit pas, à elle seule, la disponibilité d’antivenins : ces médicaments exigent des capacités de production, de contrôle, de stockage et de distribution adaptées.
Le cas Nanyah révèle un débat sur les soins d’urgence
Le décès de la chanteuse nigériane Ifunanya Nwangene, connue sous le nom de Nanyah, a ravivé le débat sur la prise en charge des morsures. Âgée de 26 ans, elle est morte le 31 janvier 2026 à Abuja après une morsure de serpent. Des informations relayées dans les premiers jours ont évoqué des difficultés d’accès à l’antivenin. La direction du Federal Medical Centre de Jabi a toutefois contesté l’idée que l’absence de produit explique le décès, affirmant que la chanteuse avait reçu des soins et un antivenin polyvalent avant de succomber à de graves complications neurotoxiques.
Ces versions ne permettent pas, à elles seules, de trancher les responsabilités médicales. Elles rappellent néanmoins un enjeu concret : entre une morsure et un traitement, le délai de transport, l’évaluation clinique, les équipements disponibles et l’adéquation de l’antivenin comptent tous. L’affaire a aussi montré que la disponibilité théorique d’un médicament dans un hôpital ne répond pas toujours à la question de l’accès rapide et effectif pour chaque patient.
Au-delà de la capitale fédérale, Abuja, les défis sont particulièrement importants dans les États où les cas sont fréquents et les structures de soins éloignées. Les habitants des grandes villes peuvent eux aussi rencontrer des ruptures ou des retards, mais les communautés rurales cumulent souvent distance, coût du transport et faiblesse de l’offre médicale. Les travailleurs de l’économie informelle, qui ne disposent pas toujours d’une couverture sanitaire régulière, sont également exposés aux frais de déplacement et de traitement.
Conservation et santé publique, deux chantiers liés
La réponse ne peut donc reposer uniquement sur les personnes qui sauvent et déplacent les serpents. Elle suppose des stocks d’antivenins correspondant aux risques locaux, une chaîne d’approvisionnement fiable et des équipes formées à la prise en charge. Une étude publiée dans une revue médicale, fondée sur des données nigérianes, estimait les dépenses fédérales consacrées à l’achat d’antivenins à 192 000 dollars en 2017, sans inclure les dépenses des États, des collectivités ni celles payées directement par les patients. Ce chiffre ancien éclaire l’ampleur du financement documenté à l’époque, mais ne décrit pas à lui seul les moyens disponibles aujourd’hui.
À l’échelle régionale, le sujet dépasse le Nigeria. L’OMS estime que les morsures nécessitant des soins touchent plusieurs pays d’Afrique, tandis que les systèmes nationaux doivent adapter prévention et traitements aux espèces présentes sur leur territoire. Les réponses doivent donc s’appuyer sur des données locales et sur une coopération scientifique et sanitaire, plutôt que supposer qu’un produit ou un protocole convient partout.
Pour Okikiola, faire évoluer les perceptions et mieux protéger les serpents va de pair avec la recherche sur les venins. L’enjeu immédiat reste toutefois humain : garantir que les habitants, de la capitale aux zones rurales, puissent obtenir rapidement des soins appropriés. Le progrès se mesurera autant à la réduction des décès évitables qu’à la capacité de prévenir les rencontres dangereuses sans détruire indistinctement la faune.
Les estimations mondiales de l’OMS sur les morsures de serpent · Les chiffres du ministère nigérian de la Santé rapportés par Voice of Nigeria · Une étude sur l’approvisionnement en antivenins au Nigeria · La réponse de l’hôpital après le décès d’Ifunanya Nwangene