Un crédit plus rare pour les foyers nigérians
À Abuja, le message envoyé par les chiffres de la Banque centrale du Nigeria est clair : l’argent reste disponible dans le système bancaire, mais il va de moins en moins vers les ménages. En 2025, le crédit à la consommation a reculé de 19,89 % et s’est établi à 3 783 milliards de nairas, contre 4 723 milliards un an plus tôt. Ce tassement intervient dans un pays où les prix restent élevés, où les taux sont lourds et où les arbitrages des banques se déplacent vers des usages jugés plus rentables.
Le Nigeria reste le poids lourd de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dont le siège se trouve à Abuja. Dans cet espace régional, les décisions de la Banque centrale nigériane pèsent bien au-delà des frontières nationales, car elles influencent les flux de capitaux, la liquidité et la confiance dans la première économie ouest-africaine.
Ce que disent les chiffres de la Banque centrale
Le rapport annuel de la Banque centrale du Nigeria montre d’abord un choc de taux. Le taux directeur, ou Monetary Policy Rate, a été maintenu à 27,50 % pendant une grande partie de 2025, avant d’être ramené à 26,50 % en février 2026. Même après ce léger assouplissement, le coût du crédit reste très élevé pour les ménages et les petites activités.
Dans le détail, les prêts personnels ont glissé à 1 850 milliards de nairas. À l’inverse, les crédits liés au commerce de détail ont progressé de 63,77 % pour atteindre 1 940 milliards de nairas. Autrement dit, une partie du crédit qui soutenait directement la consommation courante s’est déplacée vers des formes de financement plus proches du commerce distribué et de la dépense ciblée. La part des ménages dans l’ensemble des prêts au secteur privé est ainsi tombée de 7,98 % à 6,60 %.
Ce mouvement ne signifie pas que les banques ont fermé le robinet du financement. Le crédit au secteur privé a, lui, atteint 83 260 milliards de nairas en juin 2025, en hausse de 9 % sur un an selon le rapport de la Banque centrale. La même source indique que les banques ont continué de prêter, mais davantage aux entreprises qu’aux foyers. Des analyses publiées par la presse économique nigériane ont confirmé cette tendance, en soulignant que le crédit au privé avait ralenti sur l’année, malgré quelques ajustements monétaires en fin de période.
Pourquoi les banques se replient sur des profils moins risqués
Le point le plus sensible est ailleurs : la structure du bilan bancaire. La Banque centrale relève que les crédits à court terme, longtemps dominants, ont reculé à 51,60 %, tandis que les crédits à long terme ont monté à 34,94 %. Dans le même temps, la part des dépôts des clients placés pour plus d’un an a diminué à 3,85 %. Le système prête donc sur des durées plus longues avec des ressources de plus en plus courtes. C’est un signal de tension classique dans une économie où les déposants gardent leur argent plus vite disponible, alors que les banques doivent financer des échéances plus longues.
La Banque centrale justifie depuis longtemps la préférence pour les prêts courts par la nécessité d’aligner les maturités des crédits sur celles des dépôts. Or, cet équilibre paraît aujourd’hui moins net. Cette évolution peut soutenir certains investissements des entreprises, mais elle pèse sur la prudence des banques vis-à-vis des ménages, jugés plus exposés aux chocs de revenus. Le tableau est cohérent avec ce que décrivent aussi les institutions internationales : des taux élevés, une capacité d’endettement sous pression et un crédit privé encore fragile malgré les réformes macroéconomiques en cours.
Pour les ménages nigérians, la conséquence est concrète. Les achats importants deviennent plus difficiles à financer, qu’il s’agisse d’un logement, d’un véhicule ou d’un équipement durable. Les enquêtes récentes sur le pouvoir d’achat montrent d’ailleurs une retenue persistante sur les grosses dépenses, dans un contexte de coût de la vie toujours tendu. À l’échelle des villes, ce sont surtout les salariés formels et les petits entrepreneurs dépendants du crédit qui ressentent la compression. En zone rurale, où l’accès bancaire reste plus faible, l’effet est souvent moins visible dans les statistiques, mais tout aussi réel dans les arbitrages quotidiens.
Un indicateur utile pour lire la trajectoire nigériane
Cette évolution dépasse la seule question du prêt aux ménages. Elle dit quelque chose de la trajectoire économique du Nigeria en 2025 : un pays qui cherche à stabiliser sa monnaie, à contenir l’inflation et à préserver la solidité de son système bancaire, mais au prix d’un crédit plus sélectif. Les chiffres de la Banque centrale montrent d’ailleurs que le stock total de crédit dans l’économie n’a pas cessé de bouger. Ce sont surtout les priorités de financement qui changent, avec un biais plus marqué vers les entreprises et vers les opérations perçues comme plus sûres.
Le Nigeria, première économie de la CEDEAO et acteur central des équilibres ouest-africains, sert souvent de baromètre régional. Quand son coût du crédit reste très élevé, l’effet se répercute sur l’investissement, la consommation et, indirectement, sur plusieurs chaînes de valeur transfrontalières. Les prochaines décisions du comité de politique monétaire de la Banque centrale, désormais prises avec un taux à 26,50 %, diront si le pays entre dans une phase d’allègement plus franche ou s’il prolonge encore une normalisation lente, au risque de maintenir les ménages à distance du crédit bancaire.