Un portail numérique pour corriger les angles morts de la politique de l’emploi

Au Nigeria, chercher un travail ne relève plus seulement de la compétence ou du diplôme. Cela dépend aussi, de plus en plus, de la capacité de l’État à rendre ses dispositifs lisibles, traçables et réellement accessibles. C’est là que se joue la crédibilité du nouveau cycle du programme fédéral d’insertion professionnelle lancé à Abuja.

Le pays s’inscrit dans une bataille plus large contre le chômage, le sous-emploi et l’informalité. Le National Bureau of Statistics indique qu’au deuxième trimestre 2024, le taux de chômage était de 4,3 %, mais l’économie restait dominée par l’emploi informel, qui concernait 93,0 % des personnes occupées. L’informalité touchait davantage les femmes, avec 96,0 %, que les hommes, à 90,0 %, et culminait dans les zones rurales, à 97,5 %.

Dans ce contexte, Abuja cherche à transformer les programmes publics d’emploi en instruments plus précis. Le dispositif passe par la National Directorate of Employment, l’agence fédérale chargée de concevoir et d’exécuter les politiques actives de l’emploi. Son siège est à Abuja, dans le FCT, et son mandat comprend la lutte contre le chômage de masse et la création de bases de données sur les emplois disponibles.

La troisième phase du programme change de méthode

La phase III du Renewed Hope Employment Initiative a été ouverte fin juillet 2026 à travers un portail d’inscription en ligne. Le programme vise 26 961 Nigérians sans emploi, répartis dans plus de 70 filières, selon plusieurs médias nigérians et un compte rendu de l’agence de presse nationale. Les domaines cités couvrent l’agriculture, l’entrepreneuriat, les technologies de l’information, les métiers techniques et les travaux publics.

La nouveauté n’est pas seulement quantitative. Le portail demande une authentification par le National Identification Number, le numéro national d’identification, afin de réduire les doublons et de rapprocher les candidats du centre de formation le plus proche. Les autorités disent aussi avoir réservé cette édition à de nouveaux demandeurs d’emploi, les bénéficiaires des phases I et II n’étant plus éligibles. Des parcours spécifiques sont annoncés pour les personnes handicapées.

Silas Agara, directeur général de la NDE, a présenté ce resserrement comme une réponse aux abus observés lors des précédentes vagues. Le ministre du Travail, Mohammed Maigari Dingyadi, a pour sa part salué une logique de sélection plus fine, au plus près des quartiers et des collectivités locales. Cette architecture renvoie à un enjeu simple : faire en sorte qu’un programme fédéral couvre vraiment le territoire nigérian, du centre d’Abuja aux États périphériques.

Des résultats précédents utiles, mais incomplets

Le programme avance pourtant avec un héritage contrasté. Selon les éléments repris dans la presse nigériane, la phase I a formé 32 886 personnes, mais seules 4 683 auraient reçu un appui effectif à la création d’activité. La phase II a concerné 33 692 bénéficiaires, tandis que 4 651 auraient encore attendu leurs allocations faute de déblocage du budget d’investissement 2025. D’autres comptes rendus évoquent aussi 3 405 stagiaires devant encore recevoir des kits de démarrage et des outils de travail.

Ces écarts rappellent une difficulté classique des politiques actives de l’emploi en Afrique de l’Ouest : former n’est pas employer, et certifier n’est pas insérer. Le Nigeria dispose d’un marché intérieur immense, d’une population jeune et d’un tissu entrepreneurial dynamique. Mais l’écart entre la formation et le crédit, entre le diplôme et le premier revenu, reste important. Dans un pays où l’emploi formel est minoritaire et où l’auto-emploi domine, une initiative publique ne prend sens que si elle débouche sur des revenus réels.

La fragilité du système n’est pas abstraite. Le Bureau national des statistiques montre que les femmes restent plus exposées à l’informalité que les hommes, et que les jeunes de 15 à 24 ans enregistrent un chômage de 6,5 % au deuxième trimestre 2024. Les zones urbaines, souvent perçues comme les plus attractives, concentrent aussi une pression plus forte sur les emplois disponibles. En clair, la réforme du programme ne touche pas seulement les chômeurs enregistrés ; elle parle aussi aux diplômés qui transitent longtemps entre petits boulots, bénévolat forcé et recherche d’un premier poste.

Ce que l’enjeu dit du Nigeria et de l’Afrique de l’Ouest

Le cas nigérian dépasse la seule mécanique administrative. Le pays reste l’un des principaux poids lourds de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et ses choix en matière d’emploi pèsent sur toute la région. Quand Abuja modifie sa manière de sélectionner, de former et de financer les bénéficiaires, c’est aussi une manière de tester ce que peut encore produire une politique publique dans une économie majoritairement informelle.

Le dossier renvoie également à une question continentale. L’Organisation internationale du travail souligne que l’économie informelle reste massive au Nigeria, ce qui limite la protection sociale, les recettes fiscales et la montée en gamme des emplois. Pour la région, l’enjeu est double : créer des débouchés plus productifs et éviter que la formation professionnelle ne devienne un simple passage obligé sans suite. La réussite ou l’échec de la phase III servira donc de test pour d’autres pays confrontés au même déséquilibre entre jeunesse nombreuse, faible formalisation et croissance insuffisamment créatrice d’emplois.

Reste la question la plus concrète : le programme parviendra-t-il à convertir un outil numérique, des critères plus stricts et une meilleure géographie des centres de formation en revenus durables ? À Abuja, la réponse dira beaucoup de la capacité de l’État nigérian à passer de l’annonce à l’insertion, dans un pays où l’emploi reste l’un des principaux thermomètres de la réforme économique.