Quand l’emprunt devient un budget dans le budget

À Abuja, la question n’est plus seulement de savoir combien le Nigeria emprunte. Elle est de comprendre ce que l’État peut encore faire une fois les intérêts payés. En 2025, cette contrainte a pris une place centrale dans les comptes fédéraux, au point de réduire l’espace disponible pour les routes, les écoles, la santé ou la sécurité. L’enjeu touche directement le premier budget d’Afrique de l’Ouest par la taille, dans une économie où la collecte des recettes reste étroite et très exposée aux chocs de change.

Le Nigeria évolue aussi dans un cadre régional particulier. Il est membre de la CEDEAO, dont le siège se trouve à Abuja, et son poids financier et diplomatique déborde largement ses frontières. Quand les finances publiques nigérianes se tendent, c’est donc toute l’architecture ouest-africaine qui observe la trajectoire du pays.

Un stock de dette plus lourd, mais surtout plus coûteux

Au 31 décembre 2025, la dette extérieure nigériane atteignait 51,856 milliards de dollars, selon le Debt Management Office. Trois mois plus tôt, elle s’élevait à 48,463 milliards de dollars. Le saut trimestriel est net, et le stock dépasse ainsi son précédent plafond historique depuis le début de la série disponible. La dette publique totale, extérieure et intérieure confondues, a atteint 159,276,069,18 milliards de nairas, soit 110,97 milliards de dollars selon le taux retenu par le DMO.

La structure des créanciers dit beaucoup de la nouvelle configuration de la dette. Les multilatéraux détenaient 45,99 % de l’encours extérieur, les euro-obligations 35,77 %, les créanciers bilatéraux 12,97 % et d’autres financements commerciaux 5,27 %, toujours selon le DMO. Dans ce groupe, l’Association internationale de développement, guichet concessionnel de la Banque mondiale, restait le premier créancier multilatéral. Les euro-obligations pesaient, elles, 18,55 milliards de dollars à la fin de 2025.

Cette évolution ne relève pas seulement d’un effet comptable lié au naira. Le recul puis les mouvements du taux de change ont bien gonflé la valeur locale des engagements libellés en devises. Mais la hausse observée en dollars confirme que l’État a continué à se financer à l’extérieur. Le risque de change reste donc un point de fragilité majeur pour un Trésor qui encaisse surtout en nairas, alors qu’une partie du service de la dette doit être payée en dollars ou dans d’autres devises.

La vraie ligne de fracture : les intérêts absorbent la marge de manœuvre

Le sujet le plus sensible n’est pas seulement le niveau de la dette, mais son coût annuel. Le FMI estime que les paiements d’intérêts du gouvernement fédéral ont absorbé 53,2 % de ses recettes en 2025, contre 40,8 % en 2024. L’institution anticipe encore 53,7 % en 2026, puis 52,4 % en 2027. Autrement dit, plus d’un naira sur deux encaissé par l’État fédéral sert d’abord à payer les intérêts, avant même le remboursement du capital.

Cette pression se voit aussi dans le financement domestique. Le Nigeria a payé 2 282 milliards de nairas de dette intérieure au quatrième trimestre 2025. Sur cette somme, 2 174 milliards de nairas, soit un peu plus de 95 %, étaient des intérêts. Le principal n’a représenté que 108,9 milliards de nairas. Pour les ménages, cela ne se traduit pas dans les colonnes d’un tableau, mais dans la lenteur des dépenses publiques, les arbitrages sur les subventions, et la difficulté à financer durablement les services de base.

Le FMI maintient malgré tout un diagnostic de risque de tensions souveraines « modéré ». Ce jugement s’appuie sur un endettement encore contenu au regard du PIB, sur des échéances longues et sur quelques signaux macroéconomiques plus favorables. Mais cette appréciation ne gomme pas la faiblesse chronique des recettes publiques, qui réduit la capacité de l’État à investir sans alourdir encore le coût du financement.

Dans ce contexte, Abuja a continué d’aller sur les marchés. En novembre 2025, le pays a levé 2,35 milliards de dollars via deux euro-obligations de dix et vingt ans, arrivant à échéance en 2036 et 2046. Le DMO a publié, pour ces titres, des rendements à l’émission de 8,631 % et 9,129 %. Ces taux montrent le prix demandé par les investisseurs pour exposer leur capital au Nigeria, même après plusieurs réformes économiques.

Une trajectoire scrutée de Lagos à la CEDEAO

Les agences de notation ont légèrement amélioré le tableau, sans sortir le pays de la catégorie spéculative. S&P Global Ratings a relevé la note souveraine du Nigeria à « B » le 15 mai 2026, une première amélioration depuis quatorze ans. Moody’s avait déjà relevé sa note en mai 2025, tandis que Fitch a confirmé en avril 2026 sa propre notation « B » avec perspective stable. Ces mouvements signalent une confiance plus grande qu’il y a un an, mais pas encore un accès facile et bon marché aux capitaux internationaux.

Dans le même temps, la hausse du programme d’emprunt prévu pour 2026 confirme que le besoin de financement reste élevé. Le président Bola Ahmed Tinubu a présenté, le 19 décembre 2025, le projet de budget 2026 à l’Assemblée nationale à Abuja. Et dès juin 2026, le DMO a préparé le terrain pour une nouvelle éventuelle émission d’euro-obligations. Cette succession de signaux montre un État qui veut conserver l’accès aux marchés, tout en cherchant à éviter une crise de liquidité.

Pour la région, l’enjeu dépasse le Nigeria lui-même. La CEDEAO, fondée à Lagos en 1975 et aujourd’hui installée en partie à Abuja, observe de près la trajectoire de son principal marché. Si Abuja parvient à stabiliser sa dette sans casser la dépense utile, cela soutiendra aussi la confiance dans l’espace ouest-africain. À l’inverse, une dégradation du coût de financement nigérian pourrait renchérir les emprunts souverains et compliquer les projets transfrontaliers, des infrastructures énergétiques aux corridors commerciaux.

La portée continentale est claire : le cas nigérian rappelle qu’un stock de dette n’a de sens qu’à travers sa structure, sa devise et son coût. Un pays peut garder un ratio d’endettement jugé maîtrisable et voir, malgré tout, sa marge budgétaire se réduire dangereusement. C’est là que se joue désormais la bataille financière d’Abuja, bien plus que dans le seul montant affiché par les comptes publics.