Une filière agricole qui cherche enfin à retenir sa valeur
Au Nigeria, la noix de cajou ne manque pas d’atouts. Elle pousse dans de nombreux États, fait vivre des centaines de milliers de familles et alimente déjà les recettes non pétrolières du pays. Mais l’enjeu ne se limite plus à produire davantage. Il s’agit surtout de transformer plus sur place, de créer des emplois et de garder une part plus large de la valeur ajoutée dans le pays.
Cette question dépasse la seule filière. À Abuja, les autorités fédérales cherchent depuis plusieurs mois à structurer les chaînes agricoles jugées stratégiques, dans un contexte où le Nigeria veut réduire sa dépendance aux exportations brutes. La cashew policy suit cette logique. Elle s’inscrit aussi dans la dynamique ouest-africaine, où la CEDEAO pousse depuis des années à mieux industrialiser les matières premières agricoles.
Un objectif ambitieux, mais encore loin des chiffres actuels
Le 15 juillet 2026, à Abuja, le gouvernement fédéral a validé une feuille de route nationale pour l’industrie de la cajou. Le document veut corriger l’absence d’un cadre coordonné. Il prévoit notamment un bureau de projet chargé de relier administrations, professionnels, investisseurs et partenaires techniques. Le ministère de l’Agriculture a insisté sur l’augmentation de la production, des revenus paysans, des investissements et de la compétitivité à l’export.
Dans ce contexte, l’Association nationale de la noix de cajou du Nigeria veut porter la production annuelle de noix brutes à 1 million de tonnes d’ici dix ans. L’objectif est plus que triplé par rapport aux niveaux actuels, que les sources officielles et professionnelles situent autour de 300 000 à 350 000 tonnes par an. La cible est cohérente avec l’ambition politique, mais elle suppose un changement d’échelle rapide dans les vergers, les plants et la transformation.
La filière n’est pas marginale. Les données du programme ComCashew indiquent 500 000 producteurs, 12 unités de transformation dont 7 opérationnelles, et des zones de production réparties dans de nombreux États, de Ogun à Kogi, de Ondo à Benue, sans oublier le Territoire de la capitale fédérale. Autrement dit, le cajou n’est pas seulement une culture d’exportation. C’est aussi une activité rurale dispersée, qui touche des territoires très différents du sud-ouest à la ceinture centrale.
Le vrai nœud : produire plus, mais surtout produire mieux
Le Nigeria n’est pas parti de zéro. Le pays dispose d’un potentiel agricole reconnu et d’un marché d’exportation déjà installé. Les données commerciales du World Integrated Trade Solution montrent que les noix de cajou nigérianes partent surtout vers le Vietnam, l’Inde et les Pays-Bas. En 2024, ces trois destinations figuraient parmi les principaux acheteurs. Le pays reste donc bien inséré dans les circuits mondiaux, mais surtout comme fournisseur de matière brute.
C’est là que se situe le principal frein. Le ministère reconnaît que plus de 85 % de la production quitte encore le pays sans transformation. C’est une perte de valeur pour l’industrie, mais aussi une limite pour l’emploi industriel, la logistique et la fiscalité locale. Le sujet n’est donc pas seulement agricole. Il est aussi industriel.
Les obstacles sont connus. Le rapport de la Banque mondiale sur le cashew au Nigeria explique que la production a chuté brutalement entre 2010 et 2014, avec une contraction de 67 % des superficies récoltées et de 62 % des rendements. L’institution relie ce recul au vieillissement des vergers et au manque de renouvellement avec des variétés plus productives. En clair, les arbres sont souvent trop âgés, les plants améliorés restent insuffisants, et la productivité peine à remonter.
Les diagnostics récents vont dans le même sens. Un rapport AFEX publié en 2024 relève une baisse de la production depuis 2019, sous l’effet de rendements faibles, de plantations vieillissantes, d’un accès limité aux variétés améliorées et de pressions de ravageurs et de maladies. Le problème n’est donc pas conjoncturel. Il est structurel.
Ce que l’ambition change pour les producteurs, l’État et la région
Pour les producteurs, l’enjeu est concret : meilleurs plants, accès au crédit, encadrement technique, routes rurales et débouchés plus stables. Sans cela, le million de tonnes restera un slogan. Les petits exploitants, qui dominent la filière, ne peuvent pas porter seuls l’investissement de long terme nécessaire au renouvellement des vergers.
Pour l’État nigérian, la feuille de route a une valeur stratégique. Elle permet de relier agriculture, industrie et commerce extérieur dans une même politique. Le gouvernement veut ainsi renforcer les exportations non pétrolières, un objectif central à Abuja dans un contexte de diversification économique. La production de cajou devient alors un test de crédibilité pour la politique industrielle du pays.
Pour l’industrie locale, le défi est la transformation. Tant que la quasi-totalité de la récolte partira brute, le Nigeria restera dépendant des prix mondiaux fixés ailleurs. Or la valeur la plus rentable se situe souvent dans le décorticage, le tri, le conditionnement et l’export de noyaux prêts à consommer. C’est aussi là que peuvent se créer des emplois féminins et urbains, bien au-delà des zones de culture.
La dimension régionale compte enfin. En Afrique de l’Ouest, le cajou est devenu une culture de rente stratégique, au même titre que le cacao dans certains pays. La Côte d’Ivoire a récemment franchi le seuil de 1,5 million de tonnes et reste le leader mondial. Le Nigeria, lui, cherche à combler un retard de productivité et de transformation. La comparaison est utile, non pour copier un modèle, mais pour montrer qu’une filière peut changer d’échelle lorsque l’État, les interprofessions et les industriels avancent ensemble.
Reste une échéance à surveiller : la mise en œuvre effective de la feuille de route, la création annoncée du bureau de projet et la capacité à faire converger les États producteurs autour de standards communs. Si ce chantier aboutit, le Nigeria ne gagnera pas seulement un volume de plus. Il pourra peser davantage dans la chaîne de valeur ouest-africaine du cajou, avec Abuja comme centre de pilotage et non simple point de passage.