Quand la plus vieille banque du Nigeria devient un test de contrôle

À Abuja, le débat n’est pas seulement bancaire. Il touche à une question plus large : jusqu’où un actionnaire peut-il aller pour transformer une participation dominante en pouvoir sans partage ? Dans le cas de First HoldCo, la maison mère de First Bank of Nigeria, la réponse engage à la fois la gouvernance d’un géant financier, la protection des petits porteurs et l’image d’un marché boursier nigérian qui cherche à gagner en profondeur.

First Bank n’est pas une société comme les autres. Fondée au XIXe siècle, elle reste l’un des établissements les plus symboliques du pays. Son poids dépasse les murs de Lagos, où se trouve son centre opérationnel. Il touche les clients du commerce formel comme les opérateurs de l’informel, les PME, les collectivités et une large diaspora qui suit de près la solidité du système financier nigérian. Dans l’Ouest africain, ce type de dossier est aussi observé par la CEDEAO, car la stabilité bancaire du Nigeria pèse sur toute la sous-région.

Une course au capital qui dépasse le simple pari boursier

Le cœur du dossier est limpide. Femi Otedola, président du conseil d’administration de First HoldCo, a dit viser plus de 51 % du capital. Il ne s’agit donc pas d’une simple montée au classement des actionnaires. Au-delà de 50 %, un investisseur contrôle les grandes décisions, pèse sur les nominations et peut imposer une ligne stratégique sans dépendre d’alliances fragiles.

Les chiffres disponibles montrent déjà un basculement profond. Le groupe a publié des éléments de structure actionnariale où l’homme d’affaires apparaît comme le premier actionnaire significatif, avec une participation directe et indirecte en forte progression au fil de 2025. Dans le même temps, la société a confirmé un mouvement de recomposition autour d’un bloc d’actions issu d’anciennes positions historiques, dont la revente a alimenté les spéculations sur l’identité du bénéficiaire final.

Le 16 juillet 2025, un important bloc de titres a circulé sur le marché. Plusieurs médias financiers nigérians ont décrit une opération négociée, et la société a alors tenu à préciser qu’Otedola n’était pas présenté comme l’acheteur de ce paquet. Plus tard, dans ses documents financiers, First HoldCo a indiqué que certaines positions avaient été cédées ou logées chez des entités liées à l’actionnariat de contrôle, signe que la bataille pour la majorité ne se joue pas seulement à l’écran des cotations, mais aussi dans l’architecture des participations.

Sur le plan opérationnel, la banque a également affiché de meilleures performances en 2025. Son chiffre d’affaires bancaire semestriel a progressé fortement, avec des résultats portés par le cœur de métier. Ce redressement donne de l’air au groupe. Il rend aussi l’actif plus coûteux à acheter. Autrement dit, plus la banque se rétablit, plus l’accès au contrôle devient cher.

Le précédent de 2021 reste dans toutes les mémoires

Le dossier ne peut pas être lu sans revenir à la crise de gouvernance ouverte en 2021. Cette année-là, la Banque centrale du Nigeria a dissous les conseils d’administration de First Bank of Nigeria Limited et de FBN Holdings, en invoquant des manquements de gouvernance et des tensions de direction. Cette intervention a marqué durablement les esprits. Elle a rappelé qu’au Nigeria, la solidité d’une banque ne dépend pas seulement de son bilan, mais aussi de la discipline de ses organes de contrôle.

Depuis, la gouvernance du groupe a été remise au centre. La nomination de Femi Otedola à la tête du conseil d’administration de First HoldCo, puis le redéploiement des équipes dirigeantes, ont signalé une volonté de stabiliser l’actionnariat autour d’un cap clair. Mais la mémoire du conflit reste vive. Les épisodes de 2021 et 2025 ont montré qu’une banque systémique peut devenir, en quelques semaines, le théâtre d’affrontements entre anciens blocs d’influence, régulateur et nouveaux maîtres du capital.

Dans cette séquence, l’ancien président du conseil, Oba Otudeko, a joué un rôle central. Son retrait progressif a ouvert la voie à une redistribution des cartes. Des poursuites de nature financière ont aussi circulé autour de lui en 2025, avant que certaines procédures ne soient abandonnées. Ces développements, pris ensemble, expliquent pourquoi chaque transaction d’envergure dans First HoldCo suscite immédiatement des lectures politiques, juridiques et économiques.

Ce que dit la règle nigériane sur le seuil des 30 %

Le droit nigérian encadre ce type de montée au capital. En règle générale, un actionnaire qui franchit 30 % du capital d’une société cotée doit lancer une offre publique d’achat sur les titres restants, sauf exception accordée par la réglementation ou par la Securities and Exchange Commission du Nigeria. Cette règle protège les actionnaires minoritaires. Elle empêche qu’un contrôle soit pris sans leur laisser une porte de sortie équitable.

Concrètement, cela change tout. Une prise de contrôle au-dessus de 51 % ne se fait pas discrètement. Elle suppose un financement massif, une transparence réglementaire et un passage obligé devant le marché. C’est là que le dossier devient stratégique pour le capitalisme nigérian. Il teste la capacité du pays à faire cohabiter investisseurs puissants, règles de marché et protection des petits porteurs.

La portée dépasse d’ailleurs le seul secteur bancaire. Au Nigeria, les grandes banques servent de baromètre à l’ensemble de l’économie. Elles irriguent le crédit commercial, le financement des importations, les paiements des entreprises et une partie de l’activité des États fédérés. Quand First HoldCo change de mains ou de centre de gravité, c’est tout un écosystème qui réévalue le risque, la gouvernance et la stabilité des interlocuteurs.

Un signal pour le marché ouest-africain

Le cas First HoldCo envoie enfin un message régional. Dans l’espace CEDEAO, les groupes financiers nigérians restent parmi les acteurs les plus visibles, grâce à leur taille, leur présence transfrontalière et leur capacité à lever des capitaux. Leur gouvernance intéresse donc bien au-delà d’Abuja et de Lagos. Elle compte pour les investisseurs de la sous-région, les régulateurs et les déposants.

La suite dépendra de deux variables. La première est réglementaire : la SEC devra suivre de près toute offre qui ferait franchir au groupe ou à son patron le seuil décisif. La seconde est financière : chaque hausse du cours renchérit le coût d’une prise de contrôle intégrale. Si l’ambition de majorité se confirme, le Nigeria aura sous les yeux un cas d’école sur la concentration du capital dans une banque historique, au moment même où son marché cherche à prouver qu’il peut attirer de grands investisseurs sans fragiliser la confiance des minoritaires.

Pour les uns, c’est la promesse d’un pilotage plus net, après des années de conflit d’actionnaires. Pour les autres, c’est le risque d’un pouvoir trop concentré dans un secteur où la prudence devrait rester la règle. Entre ces deux lectures, First HoldCo avance comme un test grandeur nature du capitalisme bancaire nigérian.