À Niamey, la détention d’un avocat connu pour ses prises de parole en ligne relance une question sensible au Niger : jusqu’où peut aller l’application de la loi sur la cybercriminalité lorsqu’une publication touche à l’ordre public ou aux affaires militaires ? Le dossier concerne Me Lirwana Abdourahamane, placé sous mandat de dépôt le mardi 22 septembre 2026.

Une procédure engagée après une convocation à Niamey

Me Lirwana Abdourahamane se trouvait à Zinder, dans le sud-est du Niger, avant de répondre à une convocation de la police judiciaire à Niamey le lundi 21 septembre. Il avait lui-même annoncé ce déplacement sur les réseaux sociaux.

Selon des informations rapportées par Échos du Niger et par West Africa Democracy Radio, l’avocat a été entendu par la division de la cybercriminalité de la police judiciaire. Il a ensuite été placé en garde à vue, avant d’être présenté au procureur de la République près le Tribunal de grande instance hors classe de Niamey.

Le parquet lui reproche la « diffusion de données de nature à troubler l’ordre public ». Le contenu précis de la publication à l’origine des poursuites n’a pas été rendu public. En l’absence, à ce stade, d’un communiqué détaillé de l’institution judiciaire ou de l’Ordre des avocats, les éléments disponibles doivent donc être considérés avec prudence.

Le mandat de dépôt signifie qu’un juge ordonne le placement du mis en cause en détention provisoire, pendant que la procédure se poursuit. Il ne constitue pas une condamnation. La culpabilité de Me Lirwana Abdourahamane devra être établie par une décision de justice, dans le respect de ses droits de la défense.

Une loi qui encadre fortement les publications numériques

La procédure évoquée s’inscrit dans le cadre de la loi nigérienne n° 2019-33 du 3 juillet 2019 portant répression de la cybercriminalité. Ce texte encadre plusieurs usages des outils numériques, notamment la diffusion de contenus susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ou à la dignité humaine.

La législation a été modifiée par l’ordonnance n° 2024-28 du 7 juin 2024, selon les éléments juridiques publiés par Échos du Niger. La qualification pénale dépend toutefois du texte exact publié, de son contexte et de l’interprétation retenue par les enquêteurs et le parquet.

Cette nuance est importante. Les réseaux sociaux sont devenus un espace central de débat politique au Niger. Ils servent à commenter les décisions publiques, à relayer des informations locales et à défendre des positions parfois absentes des médias traditionnels. Mais ils peuvent aussi accélérer la circulation de rumeurs, de messages non vérifiés ou de contenus susceptibles d’alimenter des tensions.

En septembre 2025, l’Association des professionnelles africaines de la communication, section Niger, avait organisé à Niamey un atelier consacré à la vulgarisation de la loi sur la cybercriminalité. L’initiative visait notamment les journalistes, les acteurs de la société civile et les utilisateurs des plateformes numériques, avec l’objectif de mieux faire connaître les obligations et les risques liés aux publications en ligne, comme l’a rapporté l’Agence Nigérienne de Presse.

Un avocat déjà engagé dans les débats publics

Me Lirwana Abdourahamane est une figure connue du débat public nigérien. Très actif sur les réseaux sociaux, il intervient régulièrement sur l’actualité nationale et, plus récemment, sur les questions liées aux forces armées et à la transition politique.

Ses soutiens le présentent comme l’un des premiers défenseurs du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, le CNSP, depuis la prise de pouvoir militaire du 26 juillet 2023. Il avait notamment plaidé pour la levée des sanctions imposées au Niger par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation régionale chargée de favoriser l’intégration économique et la coopération politique en Afrique de l’Ouest.

Il a également participé aux Assises nationales pour la refondation du Niger, organisées à Niamey du 15 au 20 février 2025. Ces travaux ont porté sur l’avenir institutionnel du pays, la sécurité, la cohésion sociale et les conditions de la transition. Les documents publiés sur le site officiel des assises indiquent que plusieurs recommandations ont été formulées sur la durée de cette période et sur l’organisation future des pouvoirs publics.

Le parcours de l’avocat ne se limite pas au soutien aux autorités actuelles. Il avait aussi fait partie de la défense de l’ancien président Mahamane Ousmane lors de la présidentielle nigérienne de 2021. En 2018, il avait été condamné par la justice nigérienne dans une affaire liée à des prises de parole lors d’une audience, avant d’être libéré après avoir purgé sa peine.

Un dossier suivi dans un Niger en recomposition régionale

La procédure intervient dans un contexte institutionnel particulier. Depuis le renversement du président Mohamed Bazoum en juillet 2023, le Niger est dirigé par les autorités de transition réunies autour du CNSP et du général Abdourahamane Tiani. Le pouvoir met en avant la souveraineté nationale, la sécurité et la refondation des institutions. Dans le même temps, les organisations de défense des droits humains et plusieurs acteurs judiciaires insistent sur la nécessité de préserver les libertés publiques et les garanties procédurales.

Le cadre régional a lui aussi changé. Le retrait du Niger, du Burkina Faso et du Mali de la CEDEAO est devenu effectif le 29 janvier 2025. Dans son communiqué, l’organisation a toutefois maintenu, jusqu’à nouvel ordre, plusieurs dispositions pratiques concernant la circulation des personnes, les documents d’identité et les échanges commerciaux. Cette nouvelle configuration renforce l’importance des débats internes sur la souveraineté, la sécurité et la régulation de l’espace numérique.

Pour les autorités, la lutte contre les contenus susceptibles de provoquer des troubles peut relever de la protection de l’ordre public, dans un pays confronté à des menaces sécuritaires persistantes. Pour les avocats, les journalistes et les citoyens, la question porte aussi sur la frontière entre une infraction numérique et l’expression d’une opinion, d’une critique ou d’une information d’intérêt public.

Les prochaines étapes judiciaires permettront de préciser le contenu reproché à Me Lirwana Abdourahamane, les charges retenues et les éléments présentés par l’accusation. Elles seront particulièrement observées à Niamey, alors que le Niger poursuit sa transition politique et redéfinit ses relations avec la CEDEAO et ses voisins de l’Alliance des États du Sahel.