Une citoyenneté qui devient un instrument de pouvoir

À Niamey, la nationalité n’est plus seulement un statut juridique. Elle devient aussi un levier politique, utilisé contre des figures jugées hostiles au pouvoir militaire. Au Niger, cette pratique nourrit un climat de crispation, alors même que le pays cherche à affirmer sa souveraineté dans un Sahel déjà fragmenté.

Le dossier s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, dirigé par Abdourahamane Tiani, a consolidé son emprise institutionnelle. Dans le même temps, le Niger a quitté la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025, aux côtés du Mali et du Burkina Faso. Cette rupture a déplacé une partie des rapports de force régionaux vers l’Alliance des États du Sahel, créée par les trois pays.

Les faits : cinq noms visés par un décret provisoire

Jeudi 11 juin 2026, un décret signé par Abdourahamane Tiani a provisoirement privé cinq personnes de leur nationalité nigérienne. Le texte a été rendu public par les médias d’État et repris par l’Agence nigérienne de presse. Parmi les noms cités figure Ouhoumoudou Mahamadou, ancien Premier ministre de Mohamed Bazoum. Mariama Djibrine, connue sous le nom de Mayra, a également été visée par une décision séparée le même jour.

Les autorités leur reprochent des faits présentés comme graves : diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public, intelligence avec des puissances étrangères, participation à une entreprise de démoralisation de l’armée et atteinte à la sûreté de l’État. Le communiqué officiel rattache cette mesure à l’ordonnance n° 2024-43 du 27 août 2024, modifiée le 7 octobre 2024, qui a créé un fichier des personnes ou entités accusées d’atteintes aux intérêts stratégiques et fondamentaux de la Nation.

Cette déchéance reste provisoire. Selon le cadre annoncé par les autorités, elle ne deviendrait définitive qu’en cas de condamnation à au moins cinq ans de prison. Le point est important : le pouvoir n’ôte pas seulement une nationalité, il place aussi les intéressés dans une zone de précarité juridique où la sanction peut durer avant même qu’un jugement final n’intervienne.

Ce que cette décision change dans le paysage nigérien

Cette mesure touche d’abord les opposants en exil et les voix critiques sur les réseaux sociaux. Elle vise des profils capables de parler à la diaspora, d’occuper l’espace numérique et de contester la narration officielle depuis l’extérieur. Dans un pays où le débat public reste étroit, la citoyenneté devient alors un terrain de confrontation politique, pas seulement un droit individuel.

Elle pose aussi une question de méthode. La privation de nationalité ne répond pas à une simple logique administrative. Elle sanctionne, elle isole et elle peut empêcher le retour au pays. Pour les personnes concernées, l’effet est concret : fragilisation de la protection consulaire, incertitude sur le statut personnel et signal politique envoyé à tous les acteurs de l’opposition. Pour l’État, en revanche, la mesure sert à afficher une ligne de fermeté face aux contestations internes et à la guerre de récits qui accompagne la transition militaire.

Le débat dépasse toutefois le seul espace nigérien. Le Niger est partie à la Convention des Nations unies de 1961 sur la réduction des cas d’apatridie. Human Rights Watch rappelle qu’un État ne doit pas priver une personne de sa nationalité si cela la rend apatride. Dans ce contexte, chaque déchéance attire une attention juridique plus large que la scène politique de Niamey.

Depuis 2024, cette pratique n’est pas isolée. Les organisations de défense des droits humains et plusieurs médias ont documenté une série de déchéances provisoires visant d’anciens ministres, des officiers, des activistes et des proches de Mohamed Bazoum. L’enchaînement donne l’image d’un outil désormais installé dans la boîte à outils sécuritaire du pouvoir nigérien.

Portée sahélienne et enjeu continental

Le Niger n’agit pas dans le vide. Au Mali et au Burkina Faso, les autorités issues de transitions militaires ont elles aussi renforcé le contrôle politique et resserré l’espace public. La convergence des trajectoires dans le centre du Sahel fait émerger une grammaire commune : souveraineté revendiquée, sécurité mise au premier plan, contre-pouvoirs sous pression.

À l’échelle africaine, l’épisode compte pour une autre raison. Il rappelle que la question de la nationalité reste centrale dans les périodes de transition politique. Quand elle devient réversible ou conditionnelle, elle modifie le rapport entre l’État et le citoyen. Dans un espace ouest-africain déjà recomposé après le départ du Niger, du Mali et du Burkina Faso de la CEDEAO, ce type de décision alimente aussi les craintes d’un durcissement durable des régimes sahéliens.

Le prochain point d’observation sera moins un sommet qu’un enchaînement de décisions judiciaires et administratives. Si des poursuites suivent, elles diront si la déchéance provisoire reste un signal politique ou si elle devient un préalable à des condamnations lourdes. Dans tous les cas, la scène nigérienne montre qu’à Niamey, l’épreuve de force ne se joue plus seulement dans les urnes absentes, mais aussi dans les registres de l’état civil et de la sécurité d’État.