À Niamey, l’uranium n’est plus un dossier minier. C’est un test de souveraineté.

Le Niger avance désormais sur deux rails à la fois. D’un côté, il cherche des capitaux pour remettre en marche un projet minier stratégique. De l’autre, il consolide des partenariats sécuritaires avec Moscou. Ce double mouvement dit beaucoup de la méthode choisie par Niamey : diversifier ses appuis sans se laisser enfermer par un seul camp.

Ce choix prend tout son sens dans un pays où l’uranium reste un actif politique autant qu’économique. Le Niger, dont la capitale est Niamey, a construit depuis des décennies une partie de sa place dans le monde autour de cette ressource. Mais depuis le coup d’État de juillet 2023, la junte a durci sa ligne avec Paris, réorganisé le secteur et multiplié les signaux d’ouverture vers d’autres partenaires. Le contexte régional compte aussi : le pays a quitté la CEDEAO avec le Mali et le Burkina Faso, tandis que l’Alliance des États du Sahel s’est installée comme nouvel horizon politique pour les trois juntes.

Le dossier Dasa avance, mais rien n’est encore signé dans le marbre

Le 16 septembre 2026, le conseil d’administration de la DFC, l’agence américaine de financement du développement, a approuvé une dette pouvant aller jusqu’à 414,2 millions de dollars pour le projet Dasa, au Niger. Global Atomic a précisé ensuite que l’enveloppe se décomposerait en un prêt principal maximal de 397,4 millions de dollars et 16,8 millions destinés à couvrir d’éventuels dépassements de coûts. L’entreprise canadienne prévoit toujours une mise en production commerciale au second semestre 2028.

Le projet reste toutefois conditionnel. La DFC exige encore plusieurs étapes avant tout décaissement : prolongation de la convention et du permis miniers, accord direct avec l’État nigérien, et démonstration d’une filière d’exportation crédible pour le concentré d’uranium, souvent appelé yellowcake. Autrement dit, Washington finance une mise en production, pas un achat garanti du minerai.

Global Atomic affirme que Dasa est l’un des gisements d’uranium les plus prometteurs du continent. Dans sa documentation récente, l’entreprise indique détenir 80 % de la société de projet SOMIDA, contre 20 % pour l’État nigérien, et viser une production totale de 68,1 millions de livres d’U3O8 sur 23 ans. Le site de la DFC confirme aussi cette structure capitalistique.

Le poids du dossier est aussi financier. Au 30 juin 2026, Global Atomic disait avoir déjà engagé 228,1 millions de dollars sur un budget total de 556 millions pour Dasa, avant les ajustements liés au financement. Le montant des travaux, les coûts de chantier et la séquence de décaissement restent donc centraux. Pour Niamey, le sujet n’est pas seulement d’annoncer une mine ; il faut encore qu’elle soit construite, financée et exportée dans de bonnes conditions.

Pour le Niger, l’enjeu est moins Washington contre Moscou que l’addition des dépendances

La lecture la plus simple serait de voir dans ce financement américain un retour en grâce de Washington au Sahel. Ce serait incomplet. Les États-Unis n’achètent pas ici une alliance politique ; ils sécurisent un dossier de minerais critiques. L’EIA rappelle que, en 2025, le Canada a fourni 32 % de l’uranium livré aux exploitants américains de centrales, devant le Kazakhstan à 28 % et l’Australie à 15 %. La dépendance des États-Unis aux importations reste donc forte, et l’uranium compte désormais parmi les minéraux stratégiques suivis de près par Washington.

Dans le même temps, Niamey a renforcé sa coopération militaire avec la Russie. En avril 2024, des instructeurs russes sont arrivés au Niger avec du matériel militaire, selon la télévision d’État nigérienne citée par Reuters. Des sources ouvertes et des comptes rendus de presse ont ensuite évoqué l’installation de systèmes antiaériens et une présence durable de l’Africa Corps, la structure liée au ministère russe de la défense. Là encore, le message est clair : le Niger veut des partenaires, mais sur des registres séparés.

Cette juxtaposition n’est pas un simple contraste diplomatique. Elle reflète une stratégie de survie politique et économique. Sur le plan minier, le pouvoir cherche à remplacer une dépendance française devenue conflictuelle par un panier plus large d’investisseurs. Sur le plan sécuritaire, il s’appuie sur un allié qui n’a pas les mêmes exigences institutionnelles que les partenaires occidentaux. Pour la population nigérienne, le bénéfice attendu est concret : emplois, activité locale, recettes publiques et sécurité. Mais ces promesses ne valent que si les projets avancent réellement et si les corridors logistiques restent ouverts.

Le précédent de la Somaïr éclaire ce point. En juin 2025, les autorités nigériennes ont annoncé la nationalisation de cette coentreprise d’uranium jusque-là exploitée par Orano, le groupe français. Orano détenait 63 % du capital, selon Reuters et l’Agence France-Presse relayées par plusieurs médias internationaux et africains. Le même État avait déjà retiré le permis du projet d’Imouraren. Le message envoyé aux anciens partenaires était celui d’un contrôle national plus strict du sous-sol.

La vraie bataille se joue aussi sur les routes d’exportation

À Dasa, l’obstacle n’est pas seulement financier. Il est logistique. Historiquement, l’uranium nigérien passait par le corridor béninois jusqu’au port de Cotonou. Mais les tensions entre Niamey et Porto-Novo ont fragilisé cette route. Global Atomic explore donc d’autres itinéraires, notamment au nord, vers l’Algérie, dont les relations avec le Niger se sont nettement rapprochées. Le transport du minerai dira autant que la mine elle-même sur l’équilibre des rapports de force dans la sous-région.

Ce point compte au-delà du Niger. Si Dasa entre effectivement en production, le projet pourrait renforcer la place du pays sur la carte des minerais stratégiques africains, au moment où plusieurs puissances cherchent à réduire leurs dépendances énergétiques et industrielles. Mais l’exemple nigérien rappelle aussi qu’un gisement ne suffit pas. Il faut une stabilité minimale, des accords de transport, des règles de partage lisibles et une capacité à arbitrer entre partenaires sans perdre la main sur l’essentiel.

Au fond, le Niger ne bascule pas d’un protecteur à un autre. Il tente de monnayer sa ressource, de répartir les dépendances et de garder la maîtrise du tempo. C’est une ligne fragile, mais cohérente avec la période actuelle : ni alignement total, ni fermeture. À Niamey, l’uranium sert désormais de levier pour négocier avec plusieurs puissances à la fois, dans un Sahel où la souveraineté se mesure autant aux contrats qu’aux uniformes.